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Une « émotion intense »… Récit d’une journée historique pour les équipes d’Ariane 6

Ariane 6 : « Les clients du monde entier ont suivi ce qu’il s’est passé »… Récit d’une journée historique à Kourou

conquête spatiale« 20 Minutes » a suivi depuis Kourou, en Guyane, le tout premier lancement d’Ariane 6 en version A64, jeudi, qui marque un tournant pour les équipes du lanceur européen
Ariane 6 : On a suivi son lancement en Guyane
A Kourou, Mickaël Bosredon

A Kourou, Mickaël Bosredon

L'essentiel

  • La version A64 d’Ariane 6, avec quatre boosters au lieu de deux, a été lancée avec succès jeudi depuis Kourou, et elle a placé comme convenu les 32 satellites d’Amazon Leo en orbite.
  • « 20 Minutes » a suivi cette folle journée, qui a démarré dès 4 heures du matin avec le retrait du portique qui protège la fusée.
  • A 13h45 heure locale, la fusée s’est élancée comme convenu de son pas de tir et a largué ses satellites pour Amazon Leo après 1h54 de mission, montrant la précision et la fiabilité du lanceur lourd européen.

Le mot n’a jamais été prononcé, mais il était dans tous les esprits. Un goût de revanche, voilà ce que revêtait, pour les équipes d’Ariane, le succès du tir d’Ariane 6 en version A64 (avec quatre boosters) jeudi à Kourou.

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Trois ans après le fiasco de la transition ratée entre la fin d’Ariane 5, en 2023, et les débuts - avec quatre ans de retard - d’Ariane 6 en 2024, ce qui a privé l’Europe de lanceur lourd pendant un an, Ariane a rectifié le tir. Mieux, elle a envoyé le signal à ses compétiteurs que la fusée européenne est plus que jamais de retour dans la course, avec désormais deux versions, A62 et A64, opérationnelles. Ce qui va permettre au lanceur de multiplier les missions, de l’orbite basse à l’orbite géostationnaire, et d’emporter des charges plus lourdes. Bref, d’aller conquérir de nouveaux marchés.

Le succès de ce tir va « changer beaucoup de choses »

Inutile de se mentir, la mission VA267 de jeudi n’était pas à destination de n’importe qui : Ariane 6 emportait 32 satellites pour Amazon. Le contrat, qui porte sur 18 lancements, est le plus gros contrat commercial jamais signé par Arianespace. Et le client, le milliardaire américain Jeff Bezos, est du genre à vous exposer devant les yeux du monde entier, dans le succès comme dans l’échec.

D’échec, il n’y a pas eu. Démarrée à 13h45 (heure locale), la mission s’est déroulée sans aucun accroc, les satellites ayant été injectés avec précision en orbite basse terrestre (LEO) à environ 465 km d’altitude, 1h54 plus tard. Comme prévu.

Le président exécutif d’Arianespace, David Cavaillolès, reconnaissait à l’issue de cette journée folle qu’il « était clé de réussir cette mission incroyablement complexe ». Le succès du tir va désormais « changer beaucoup de choses », poursuivait-il. « On vient de franchir une étape majeure alors que dans le même temps, beaucoup de clients portent des projets de plus en plus ambitieux. Là où avant, on parlait de satellites unitaires, on parle maintenant de constellations de milliers de satellites, et le projet d’Amazon nous tient bien entendu à cœur car il s’est créé quelque chose entre nos deux entreprises ».

Un lien qui montre qu’Ariane peut rivaliser avec Space X, même si Amazon se sert aussi du Falcon 9 pour envoyer ses satellites, plus de 3.200 à terme, en orbite. Si le lanceur américain met en avant une cadence de tirs inégalable (165 lancements en 2025), Ariane répond précision, ponctualité, fiabilité. « L’étage supérieur d’Ariane 6 [celui qui emporte les satellites] est équipé d’un moteur, le Vinci, réallumable, ce qui nous sert pour espacer les largages à des points précis, et en bout de course à désorbiter cet étage supérieur. Une contrainte que nous nous sommes imposés pour ne pas le laisser dans l’Espace, et le faire retomber dans le Pacifique » expliquait ainsi Philippe Clar, directeur des programmes Transport spatial chez ArianeGroup, devant le pas de tir de la fusée, 9 heures avant le lancement.

« Vers 7h30, on commence à remplir les réservoirs de l’étage principal »

Cette folle journée avait en effet commencé dès 4 heures du matin pour les équipes d’Ariane avec le retrait du portique, véritable géant d’acier. Il permet d’assembler puis de protéger la fusée les jours précédent le lancement. L’assemblage d’Ariane 6, qui se fait sur place après que les éléments ont été transportés par bateau depuis les usines d’ArianeGroup, en France et en Allemagne, avait été achevé tout début février.

Ariane 6 au moment du retrait du portique, sur son pas de tir à Kourou.
Ariane 6 au moment du retrait du portique, sur son pas de tir à Kourou. - Mickaël Bosredon

Une fois le portique retiré, « on entre dans la chronologie, on commence à préparer petit à petit les équipements du lanceur, et vers 7h30 on commence à remplir les réservoirs de l’étage principal », poursuit Philippe Clar. Si les quatre boosters sont arrivés sur le pas de tir déjà remplis de leur carburant, du propergol solide, le remplissage de l’étage principal propulsé par le moteur Vulcain, se fait, lui, sur place. « C’est de l’oxygène liquide [à - 183 °C] et de l’hydrogène liquide [à - 253 °C]. C’est pourquoi il faut commencer par mettre en froid toutes les lignes d’alimentation, sinon cela créerait un choc thermique, puis on commence à remplir à travers deux bras cryogéniques. »

Si ces deux bras jaunes semblent maintenir la fusée, il n’en est, en réalité, rien du tout. Ariane 6, du haut de ses 62 mètres dans cette configuration, tient seule sur ses boosters, les bras ne servant qu’au remplissage. « Il faut remplir ainsi, tout doucement, jusqu’à une heure avant le lancement, et après on est en top-up, c’est-à-dire que l’on continue à re-remplir, jusqu’au décollage ».

Les vents et la foudre, les deux ennemis de la fusée

Des points météo sont également régulièrement faits. « Ce qui nous embête, ce sont les vents au sol, les vents en altitude, surtout en été, et les risques de foudre, c’est pourquoi il y a quatre mâts autour du lanceur, qui sont des paratonnerres qui le protègent jusqu’au dernier moment », explique encore Philippe Clar. Le point météo « décisionnel » se fait dix minutes avant le lancement.

Les experts en énergie, en télémesure, réunis dans la salle de contrôle, à une quinzaine de kilomètres du pas de tir, allument de leur côté, au fur et à mesure, « tous les composants à bord, qui permettent de gérer la température, la consommation, puis nous réalisons différents tests pour êtres sûrs qu’à H-5 minutes, tout est configuré », explique Jean-Frédéric Alasa, directeur des opérations au Cnes (Centre national des études spatiales). Dans le bunker, situé à 8 km du pas de tir, une soixantaine d'ingénieurs font office, eux, de « pilotes » du lanceur. Seize secondes avant le décollage, le bouton rouge d’autorisation de lancement est activé. « A partir de là, on entre dans la séquence irréversible, c’est-à-dire qu’il n’y a plus que le lanceur qui peut s’arrêter, par exemple si une sonde de température dépasse le seuil » poursuit Jean-Frederic Alasa.

Le tir peut s’observer depuis différents sites, au sein même de l’immense centre spatial guyanais, ou en dehors. Le plus proche, surnommé Toucan, est à 8 km d’Ariane 6. Il permet de voir la fusée décoller depuis le pas de tir, et de ressentir le vrombissement dans le ciel avant de la voir s’élever dans les airs. Le premier lancement de cette version à quatre boosters, qui développe 1.500 tonnes de poussée au décollage, a tenu ses promesses et impressionné son monde.

« Deux heures d’émotion intense »

Arrivé éreinté - mais comblé - vers 17 heures en salle de presse, le président d’Arianespace David Cavaillolès pouvait respirer. Jamais Ariane 6 n’avait embarqué de charge aussi lourde, avec 20 tonnes de satellites sous sa coiffe. « Il y a eu de la tension, cela a été deux heures d’émotion intense. Et étape après étape, on a compris que le lancement se déroulait parfaitement et qu’Ariane 6 tenait toutes ses promesses », sourit-il.

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Le président exécutif d’Arianespace voit déjà plus loin. « Au-dela d’Amazon, je suis sûr que les clients du monde entier ont suivi ce lancement, ont vu la prouesse technique que nos équipes ont réalisée, et tout cela est de bon augure pour la suite ». La suite, ce sera déjà de faire atteindre à Ariane 6 une cadence de 9 à 10 lancements par an, dès 2027. « Mais, alors que nous pensions qu’avec dix lancements par an, ce qui représente quand même 240 tonnes de charge utile, on pourrait parer à un grand nombre de besoins, désormais, un scénario où la demande s’accroît n’est pas à exclure » a lâché le président d’Arianespace.