Défense : « Des projectiles tirés à plus de Mach 8 »… Qu’est-ce que le canon électromagnétique ?
interview•Alors que le Japon a présenté il y a quelques jours un modèle de « canon électromagnétique », « 20 Minutes » a interrogé Stéphane Audrand, spécialiste des armements, pour faire le point sur cette technologie qui intéresse aussi fortement la FrancePropos recueillis par Mickaël Bosredon
L'essentiel
- Le Japon, qui planche depuis plusieurs années sur la technologie du canon électromagnétique, ou « railgun », vient de présenter un modèle lors d’un salon de la Défense, testé sur un navire.
- L’idée de cet armement est « d’accélérer un projectile métallique conducteur en le faisant glisser entre deux rails, à l’intérieur desquels on fait passer un champ magnétique très puissant, et ainsi lui faire atteindre des vitesses considérables », explique le spécialiste Stéphane Audrand.
- La France, à la faveur d’un partenariat avec l’Allemagne via l’Institut Saint-Louis, planche elle aussi sur un projet de canon électromagnétique qui pourrait tirer des projectiles à une vitesse supérieure à Mach 8.
C’est l’arme du futur, pensent plusieurs spécialistes. Le Japon a présenté cette semaine un modèle de « canon électromagnétique », que ses concepteurs espèrent pouvoir utiliser pour abattre des missiles hypersoniques, lors du plus grand salon nippon de la Défense qui se termine ce vendredi.
20 Minutes a interrogé le consultant en risques internationaux et spécialiste des armements Stéphane Audrand pour faire le point sur cette technologie appelée aussi « railgun » (canon à rails), que la France espère bien acquérir elle aussi.
Plusieurs pays planchent sur des projets de canon électromagnétique. Cette annonce du Japon représente-t-elle une réelle avancée ?
Indéniablement puisqu’apparemment, un test sur un vrai navire a été réalisé en mer, ce qui représente un véritable progrès. Les Chinois avaient aussi annoncé avoir réalisé un test, mais nous n’en avons jamais eu la preuve. Là, il s’agit d’un pays partenaire, avec lequel nous avons des relations de confiance, c’est donc plus crédible.
De quand date cette technologie, et comment fonctionne ce type d’armement ?
Cela fait depuis les années 1980 qu’on en parle. L’idée est à la fois très simple dans l’esprit et hypercompliquée technologiquement : il s’agit d’accélérer un projectile métallique conducteur en le faisant glisser entre deux rails, à l’intérieur desquels on fait passer un champ magnétique. On a tous joué avec des aimants et vu qu’ils se repoussaient. Là, cela suppose de faire passer un très gros courant, pour générer un très gros champ magnétique, afin que l’impulsion donnée à cette masse métallique soit extrêmement forte, et ainsi l’accélérer à des vitesses considérables.
Où en sont les pays occidentaux, en particulier la France, sur cette technologie ?
Tous les grands pays dotés de recherche de pointe dans le spatial ou le nucléaire s’y intéressent, car ce sont les pays qui maîtrisent les sujets complexes liés aux matériaux sous très forte contrainte, notamment d’échauffement.
Outre le Japon, il y a des projets aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, et en France avec un partenariat franco-allemand via l’Institut Saint-Louis (ISL). On pense que dans les dix ans qui viennent, nous verrons apparaître les premiers modèles sur les navires.
Quels seraient les avantages de ce type de canon ?
Le railgun permettrait de tirer de petits projectiles (40 à 50 mm) à des vitesses de plus de Mach 8, soit 2.000 à 3.000 mètres/seconde [le projet franco-allemand de l’ISL, présenté dans la vidéo ci-dessous, est annoncé à Mach 8,7]. Ce qui dépasserait de loin les vitesses atteintes avec de la poudre explosive, puisqu’un canon normal tire d’ordinaire sous les 1.000 m/seconde.
On remplacerait par ailleurs un obus explosif par un morceau de métal inerte, parce que l’énergie cinétique qu’il aura emmagasiné sera telle que quand il arrivera sur sa cible, il sera encore à sept fois la vitesse du son, avec un effet de destruction considérable, ce qui le dispense d’être doté d’un explosif. Et l’énergie d’impulsion initiale serait remplacée par de l’énergie électrique. Tout cela permettrait donc de s’affranchir du stockage de la pyrotechnie, notamment dans les navires, ce qui a toujours été un sujet de préoccupation. Historiquement, beaucoup de navires ont disparu car leur soute à munitions a explosé. Se débarrasser de la poudre propulsive est donc une bonne chose, cela simplifie la logistique.
Pourquoi la plupart de ces projets sont-ils pensés pour équiper des navires, et non des avions ou des systèmes terrestres ?
Parce que pour fonctionner, cet engin doit générer une impulsion électrique extrêmement puissante d’un coup, et la répéter souvent pour bénéficier d’une forte cadence de tirs. Le système militaire qui peut bénéficier d’une grosse centrale électrique à bord, c’est un navire, d’autant plus que nous sommes engagés dans un processus d’électrification des navires. C’est donc quelque chose qui est plutôt fait pour la marine de guerre.
L’aviation, pourquoi pas, car il y a aussi de la puissance électrique dans les avions de combat ? Mais ce serait un petit railgun, et la compacité ainsi que la puissance des canons actuels des avions remplissent plutôt bien leurs besoins.
Enfin, à terre, cela obligerait de le brancher à une grosse centrale électrique, même si on peut imaginer un petit railgun rattaché à une centrale mobile, qu’on installerait sur une base aérienne ou un poste de commandement.
Quelle serait la portée de cet armement, et pour quel type de cibles ?
Ce serait proportionnel à la puissance que vous lui fournissez, mais les tests occidentaux portent sur environ 200 km, soit environ 110 milles nautiques, là où un canon de 76 mm engage des cibles à 5 milles nautiques (10 km). Ce serait essentiellement pour de la lutte antiaérienne, car les défenses vont de plus en plus avoir besoin de générer des volumes de tirs antiaériens à faibles coûts, notamment pour pouvoir détruire des drones, et faire face à des salves qui pourraient devenir saturantes.
Mais tout ou presque serait atteignable, que ce soit des missiles balistiques hypervéloces - manœuvrant je ne sais pas, puisque le projectile du railgun ira tout droit - des cibles à terre, ainsi que des navires de surface. L’idée serait ainsi de créer une bulle de 200 km autour du navire, qui serait doté d’une forte capacité de frappe.
Quelle serait la cadence de tir ?
Les recherches portent pour le moment sur des cadences de cinq à dix coups par minute, ce qui est déjà très bien. Mais l’idée serait de porter cette capacité à plusieurs dizaines de coups par minute.
Notre dossier sur l'armementPourquoi est-ce si long à développer ?
Parce que c’est extrêmement complexe. Il faut des matériaux à très haute performance, capables d’encaisser des accélérations et des échauffements énormes, et qui supportent l’environnement marin. Il faut aussi que la puissance électrique suive à bord. Il va y avoir par ailleurs un travail redoutable autour des servocommandes, pour guider les canons et leur permettre une grande précision de tir, qui va en plus dépendre des conditions en mer… Ces très fortes puissances électriques pourraient par ailleurs générer des interférences avec l’électromagnétique du bord.
Ce n’est pas une révolution rapide mais ça s’accélère, car on se rend compte que c’est probablement ce qui est le plus prometteur pour la défense antiaérienne en mer, à un coût limité. Même s’il restera, dans un premier temps, des armes traditionnelles sur les navires.



















