Quentin Meunier
L'essentiel
- Avant les manifestations de samedi, le mouvement social annoncé avait reçu un soutien massif sur les réseaux sociaux, où 87,5 % des likes allaient à des publications favorables à la mobilisation.
- Les autorités reconnaissent un trafic important généré « dans une certaine mesure » par des comptes étrangers, et les vidéos des violences survenues en marge des cortèges ont été largement reprises par les médias d’État russes, iraniens, algériens, turcs et chinois, mais aucune attribution d’ingérence étrangère n’a été rendue publique à ce stade.
- X reste la plateforme la plus exposée aux ingérences et reprises opportunistes, en l’absence de modération efficace. Le ressenti des internautes de ce réseau a aussi pu être surestimé, ce qui explique l’impréparation des forces de l’ordre.
Le 17 octobre se jouait aussi en ligne. Samedi, 550.000 personnes ont défilé, selon le ministère de l’Intérieur (800.000 selon les organisateurs), dont 110.000 à Paris. La mobilisation a été émaillée par des débordements et des pillages dans plusieurs villes. Et si lundi, de nombreuses personnes s’insurgeaient des violences commises, les réseaux sociaux avaient pourtant apporté un net soutien au mouvement avant le départ de la manifestation. Sauf sur X.
Pour mesurer ce qui s’est joué en amont, la société Agoratlas et l’outil de veille Visibrain ont passé au crible 109.760 publications francophones, postées du 10 au 17 octobre (17 heures) sur sept réseaux. Premier constat : parmi les publications qui prennent position, 87,5 % des likes vont au soutien au mouvement social, 9,4 % à l’opposition.
Une solidarité globale sur les réseaux sociaux
Chaque plateforme a son registre. « Ce ne sont pas les mêmes gens qui répètent la même chose en boucle », résume Florent Lefebvre, directeur scientifique d’Agoratlas. Bluesky est le réseau le plus favorable (47 % de posts de soutien) et insiste sur la répression. TikTok raconte des moments : départ de cortège, métro fermé. Facebook ancre le mouvement dans le quotidien, carburant et pouvoir d’achat, et a vu se réactiver les pages « Gilets jaunes », une tendance quasi absente des autres réseaux. L’étude a toutefois ses limites : elle n’analyse que le texte, laissant une partie des publications vidéo inexploitées, et elle s’arrête avant les violences de la soirée.
X fait exception. C’est le seul réseau où les posts d’opposition (32,6 %) dépassent ceux de soutien (22,9 %), dans un registre indigné. Mais même là, les contenus favorables à la mobilisation sont plus de deux fois plus likés que les contenus hostiles. Agoratlas cite, parmi les explications possibles, l’astroturfing, à savoir la production massive de faux contenus.
Difficile d’estimer l’ingérence étrangère
C’est là que la question des ingérences se pose. Le mouvement a généré un trafic important, « dans une certaine mesure » par des comptes étrangers, reconnaît une source de l’État auprès de 20 Minutes, mais l’essentiel du dialogue en ligne reste d’origine domestique. Les analyses doivent se poursuivre pour isoler ce qui relève d’une ingérence numérique étrangère au sens de Viginum, l’agence de lutte contre ces phénomènes en France.
Cette source relève aussi que les vidéos des violences à Marseille, Lyon, Paris et Limoges ont été largement reprises par les médias d’État russes, iraniens, algériens, turcs et chinois. Selon France Culture, des sources policières soupçonnent par ailleurs des influenceurs soutenus ou amplifiés par l’Iran, l’Algérie ou la Russie d’avoir attisé les casseurs. Aucune attribution de ce type n’a été rendue publique à ce stade. Les éléments disponibles en source ouverte restent « ponctuels », prévient Evelyn Paris, experte en politiques publiques européennes et en régulation numérique. Elle relève toutefois que des comptes d’influence iranienne connus participent à l’amplification des récits de violences policières, et que des chercheurs et journalistes pointent aussi des acteurs russes et algériens.
Surfer sur les mouvements sociaux depuis l’étranger, ce n’est pas nouveau. Pourquoi, alors, s’appuyer sur une mobilisation réelle plutôt que de fabriquer une fausse information ? « L’intérêt tient précisément à ce qu’elle fournit déjà les griefs, les images, les émotions et les publics susceptibles de s’en saisir. Cela est bien plus efficace que de fabriquer un narratif de désinformation et en assurer la diffusion à partir de zéro », explique Evelyn Paris. Elle cite par exemple les manifestations en Nouvelle-Calédonie en 2024, amplifiées notamment par des acteurs azerbaïjanais, avait à l’époque indiqué Viginum.
X, la plateforme la plus perméable aux ingérences et reprises opportunistes
Pour Florent Lefebvre, X reste la plateforme la plus exposée à ce type de manœuvre. : c’est celle qui modère le moins, et créer des comptes en masse y demande moins d’efforts qu’ailleurs. Il avance aussi une hypothèse : en scrutant surtout X, où l’opposition à ce mouvement était la plus audible, le gouvernement a pu sous-estimer l’ampleur de la mobilisation. Et, par conséquent, mal préparer la réponse des forces de l’ordre.
Notre dossier sur le 17 octobreLe précédent du 10 septembre 2025 invite à la prudence. L’Agence de vérification de Radio France n’avait alors relevé aucune opération massive, mais des reprises opportunistes depuis l’Iran, l’Algérie ou la Russie. Difficile d’y voir clair pour parler d’ingérence, mais, en revanche, on peut déjà parler de récupération : dès dimanche, Donald Trump a dénoncé, sur son réseau Truth Social « l’immigration des gens d’un monde entièrement différent […] qui a brisé ce pays autrefois si grand ».