«Dire que la France ne fait pas partie des leaders du numérique, c'est faux»

INTERVIEW Dans un ouvrage paru début avril, intitulé «L'atout numérique - Pour en finir avec une mélancolie française» (JC Lattès), Eric Boustouller, le président de Microsoft France, met à plat «les idées fausses» sur le numérique. «20 Minutes» l'a rencontré...

Propos recueillis par Anaëlle Grondin

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Eric Boustouller, président de Microsoft France et vice-président de Microsoft International.
Eric Boustouller, président de Microsoft France et vice-président de Microsoft International. — Microsoft

Très tôt dans votre livre, vous affirmez que la France a tous les atouts nécessaires pour réussir dans le domaine du numérique, et souhaitez combattre l’idée selon laquelle les entreprises tech françaises seraient nulles…

Il y a cette idée reçue qu’on ne fait pas partie des leaders du numérique au niveau mondial. C’est faux. On a une industrie extrêmement dynamique et forte. Pour les services, les jeux vidéo, le logiciel, le Web. On regarde les choses de manière négative parce qu’on n’a pas Facebook ni Apple. Mais les Anglais, Japonais ou Israéliens ne les ont pas non plus. Il ne faut pas oublier qu’on a de grands acteurs comme Dassault Systèmes, leader du logiciel, Ubisoft, Deezer, implantée dans plus de 200 pays, Dailymotion, Atos … On a des écoles de mathématiques et d’informatique qui font partie les meilleures du monde. C’est le cas des chercheurs français aussi.

Vous évoquez beaucoup le pessimisme français pour justifier le retard du pays dans ce domaine…

Depuis 25 ans, mon activité professionnelle m’a amené à rencontrer d’autres cultures. Les approches sont différentes selon les pays. En France, on voit souvent le verre à moitié vide et non à moitié plein.

Vous donnez un exemple intéressant dans L’atout numérique: «capital-risque» en français se dit «capital-venture» en anglais...

Tout à fait. Dans les pays anglo-saxon on parle d’opportunité, d’aventure, avec tout ce que cela représente. C’est une autre manière de présenter les choses. Mais la France change. Un exemple: en 2005, 70% des 15-30 ans souhaitaient travailler dans la fonction publique. Fin 2010, ils n’étaient plus que 20% et un tiers souhaitait être chef d’entreprise [selon un sondage OpionWay]! Autre exemple, il existe depuis des années aux Etats-Unis des «fail» conférences, des conférences sur l’échec. Parler de l’échec en France, ça ne se faisait pas, mais on s’y met. C’est une manière de rebondir, on ne doit pas avoir honte.

Si la France n’a pas Facebook ou Google, ce n’est pas aussi parce que les entreprises françaises ont moins de facilité à trouver des investisseurs, à lever des fonds?

C’est une des opportunités sur lesquelles on doit travailler. Mais les choses ont beaucoup progressé ces dernières années: prise de conscience des pouvoirs publics, création du Fonds stratégique d’investissement, du grand emprunt avec un volet numérique important, mobilisation d’investissements supplémentaires à travers les Oséo, etc. Je pense qu’il y a aussi une prise de conscience privée. Les business angels progressent mais pourraient encore accélérer.

Vous dites qu’il y a une prise de conscience de la part des pouvoirs publics, mais le numérique a été absent de cette campagne présidentielle…

La semaine dernière, il y a eu un débat entre les deux représentants des équipes numériques des deux candidats. Ils ont présenté leur programme. Il y a cinq ans ce n’était pas le cas. On avait vaguement parlé de démocratie participative. Aujourd’hui, il y a de vrais programmes. Il y a d’ailleurs une convergence sur le sujet. Mais on aurait pu effectivement entendre les candidats eux-mêmes.

Dans votre livre, vous revenez également sur une autre idée reçue, celle selon laquelle le numérique nous isole…

Au contraire, il nous décloisonne. C’est un moyen de lutter contre l’exclusion sociale, professionnelle, générationnelle. Comment trouve-t-on un job aujourd’hui? On est sur Internet, connecté à LinkedIn, Viadeo, Facebook et on tweete. Grâce au numérique, on va plus au cinéma, au théâtre, au musée. On échange plus, on sort plus. Ca ne nous écarte pas de la culture.

Vous parlez énormément des bienfaits du numérique dans les domaines de l’éducation, la santé, le monde de l’entreprise, pour la croissance, l’emploi, etc. C’est très utopique…

C’est un parti pris. Je vois plus d’expériences positives que de menaces. Mais j’évoque aussi le non-respect de la vie privée ou le droit à l’oubli. Je ne les sous-estime pas. Il se passe en quelques années ce qui s’est passé en cent ans dans d’autres domaines. Internet a 15 ans. On doit encore tout inventer. Quand la voiture est apparue, on n’avait pas encore inventé le code de la route ni la ceinture de sécurité. Ca s’est fait en plusieurs années. Là, c’est la même chose.

Vous ne craignez pas que vos lecteurs se disent «c’est le patron de Microsoft, c’est normal qu’il veuille nous vendre le numérique»?

Microsoft n’a pas besoin de mon livre pour vendre Windows 8. Je livre mes convictions sans arrière-pensée. C’est une manière de contribuer à mon environnement et de donner un éclairage positif. Je suis un optimiste. Je veux faire avancer les choses. Pas pour Microsoft. Pour la France, l’industrie numérique, en toute humilité. Car c’est un enjeu critique pour faire réussir le pays.