Hadopi: Un an et demi après son adoption, la peur du gendarme fonctionne, selon un rapport

PIRATAGE Selon le rapport-étape de la Haute autorité, les internautes pris en flagrant délit de téléchargement illégal rentrent dans le droit chemin. Ou pas...

Philippe Berry

— 

Un internaute utilise un client bittorrent pour télécharger illégalement des séries télé.
Un internaute utilise un client bittorrent pour télécharger illégalement des séries télé. — SIPA/A.WILLIAM

Prenez des chiffres provenant de multiples études, cuisinez-les avec des échelles avantageuses et faites leur dire ce que vous voulez. C'est, en somme, la méthode de l'Hadopi, qui s'auto-congratule dans un rapport étape (pdf) publié mardi après 18 mois d'activité, à moins de quatre semaines du premier tour de la présidentielle. Mais en y regardant de plus près, le succès de la Haute autorité dans la lutte contre le téléchargement illégal est beaucoup plus discutable. Explications.

>> Le lexique du téléchargement, c'est ici

La peur du gendarme

Là, pas grand chose à redire: sur 750.000 internautes pris en flagrant délit de téléchargement illégal via P2P, «95% des personnes ayant reçu une première recommandation ne se voient pas reprocher de nouveau comportement de consommation illicite sur les réseaux pair-à-pair», selon le rapport. Sur les 5% de récidivistes, 92% sont échaudés par le 2e avertissement. Restent au final environ 3.000 internautes, soit 0,4%, pris une 3e fois en infraction.

Recul du P2P

Selon Nielsen, le nombre de visiteurs uniques fréquentant des sites de peer-to-peer (proposant des «liens vers des fichiers ou des applications P2P») a baissé de 17% en 2011. Selon Mediamétrie, la baisse du trafic Internet de quatre logiciels (utorrent, BitTorrent, eMule et LimeWire) a, elle, diminué de 29%, passant en un an de 4,5 millions d'utilisateurs à 3 millions. La mise à disposition de films illégaux sur les réseaux P2P a également chuté.

Succès des offres légales

La cuisine commence ici. Le rapport vante les «quelques belles progressions» dans l'offre légale. De fait, la plus forte hausse concerne Spotify. Elle a moins à voir avec Hadopi qu'avec le partenariat Facebook qui a fait exploser les écoutes. L'échelle logarithmique choisie pour ce graphique permet également de minimiser les baisses, comme celle de Deezer, qui a en fait perdu plus d'un million de visiteurs uniques. La progression de 20% des offres labellisées PUR (promotion des usages responsables) est à relativiser: on parle ici de 20% d'un petit chiffre de visiteurs uniques (300.000 personnes).

«Rien ne permet d'affirmer qu'il y a eu un report massif des usages vers les technologies de streaming ou de téléchargement direct»

Là, le rapport flirte avec la mauvaise foi. En guise de preuve, il compile l'audience de douze sites de téléchargement direct et de streaming. Si certains ont stagné (MegaUpload, encore ouvert à l'époque), ou perdu des visiteurs (MegaVideo, HotFile, Rapidshare), d'autres ont fortement progressé (Strimz et surtout DpStream, qui multiplie par trois son audience, à 2 millions de visiteurs uniques).

Problème l'Hadopi «oublie» des sites très populaires, comme VideoBB, FileServe ou FileSonic. Si le rapport reconnaît qu'il est «trop tôt» pour mesurer l'impact de la fermeture de MegaUpload, il ne mentionne pas tous les nouveaux hébergeurs qui ont pris sa place (FileFactory, DepositeFiles, NetLoad, BitShare).

Lefigaro.fr a d'ailleurs cumulé les chiffres depuis 2009. La courbe P2P vs streaming offre une symétrie quasi-parfaite, suggérant qu'il existe bien un phénomène de vase communicant entre la perte de l'un et les gains de l'autre. Reste à voir le véritable impact de la fermeture de MegaUpload, avec un coup de froid actuel sur les offres illégales. Au final, les internautes ont bien peur du gendarme. Ils sont peut-être simplement en train d'apprendre à mieux lui échapper.