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« Jusque-là, les soutiens de Trump avançaient masqués » dans la Tech

Présidentielle américaine 2024 : « Jusque-là, les soutiens de Trump dans la Silicon Valley avançaient masqués »

politique 2.0Olivier Alexandre, chercheur au CNRS et auteur de « La Tech. Quand la Silicon Valley refait le monde » (éd. Seuil) décrypte le glissement trumpiste annoncé dans la Silicon Valley
Laure Beaudonnet

Propos recueillis par Laure Beaudonnet

L'essentiel

  • Depuis quelques jours, un vent pro-Trump souffle sur le monde de la tech.
  • Elon Musk a officiellement apporté son soutien au candidat républicain. Et il est loin d’être le seul. De nombreux investisseurs de la Silicon Valley se sont déjà ralliés.
  • Olivier Alexandre, chercheur du CNRS et auteur de La Tech. Quand la Silicon Valley refait le monde (Seuil) décrypte le glissement trumpiste de la vallée.

Elon Musk fait-il souffler un vent pro-Trump sur la Silicon Valley, historiquement plutôt orientée à gauche ? L’entrepreneur d’origine sud-africaine a officiellement apporté son soutien au candidat républicain sur X après la tentative d’assassinat le week-end dernier. Il a prévu de donner 45 millions de dollars par mois à « America PAC », un « comité d’action politique » de soutien à sa campagne présidentielle.

Majoritairement masculins et blancs, les pro-Trump de la Silicon Valley avancent désormais à visage découvert. Une collecte de fonds a été organisée le mois dernier par David Sacks, l’un des membres de la « mafia PayPal ». Chamath Palihapitiya, ancien cadre de Facebook qui coanime avec ce dernier le podcast All-In, et les milliardaires des cryptos Cameron Winklevoss et Tyler Winklevoss y ont également assisté. Selon The Information, Donald Trump peut aussi compter sur Marc Andreessen et Ben Horowitz, qui dirigent l’un des fonds d’investissement les plus importants de la région.

Olivier Alexandre, chercheur du CNRS au Centre Internet et Société (CIS) et auteur de La Tech. Quand la Silicon Valley refait le monde (Seuil, 2023) décrypte pour 20 Minutes le glissement trumpiste du monde de la tech.

Comment explique le revirement pro-Trump de la Silicon Valley ?

Je ne suis pas sûr que la Silicon Valley bascule en faveur de Donald Trump. Je pense plutôt l’inverse. La majorité de la Silicon Valley reste fidèle à ses convictions progressistes et démocrates pour différentes raisons. La moitié de ses habitants sont nés dans un autre pays. Y est défendu le libéralisme économique autant que le libéralisme social. Les travailleurs de la Tech sont très attachés à la question environnementale et à la science. Le niveau de diplômes et d’athéisme est plus élevé que dans le reste du pays. Ils s’opposent résolument à la post-vérité, incarnée par Donald Trump. Pourtant, des soutiens se sont multipliés en faveur du candidat républicain cette dernière semaine. Ce qui est difficilement accepté par beaucoup de salariés.

Comment expliquer ce phénomène ?

Il y a un double front. Un front externe avec le retour de la guerre dans le monde. La Silicon Valley est une terre d’immigration. Les Ukrainiens, les Israéliens, les Taïwanais forment des diasporas d’entrepreneurs parmi les plus importantes et les plus anciennes de la région. La guerre a des incidences dans une série de domaines : hausse des coûts sur l’énergie, rivalité entre les Etats-Unis et la Chine concernant Taïwan, un pays clé dans la production de GPU (Graphics Processing Unit). Le fondateur de Nvidia [le géant des cartes graphiques] est originaire de Taïwan. Dans ce contexte, Donald Trump apparaît paradoxalement comme une voix d’apaisement, qui pourrait faire tomber les tensions avec la Russie, la Chine et au Moyen-Orient. Deuxième point, le boum des intelligences artificielles. Cette technologie n’a pas encore de business model, mais elle coûte très cher, en superordinateurs, en embauches, en énergie et en eau. L’ensemble de l’industrie est donc sous tension et cherche un candidat pro-business.

Qu’en est-il du front interne ?

L’administration Biden a instauré des mesures de régulation de l’intelligence artificielle avec un cadre assez ferme. Elle a resserré les mailles de la loi antitrust de Sherman [qui vise à limiter ou réduire la concentration économique] en lançant des enquêtes sur plusieurs poids lourds de la tech via la Federal Trade Commission (FTC). En 2022, quand le président américain a annoncé la mise en place de normes RSE [responsabilité sociétale des entreprises] dans l’encadrement des fonds de pension, il a déclenché une levée de boucliers chez les investisseurs. Ces derniers mois, il a prévu une taxe à hauteur de 25 % sur les plus-values latentes. Selon les capital-risqueurs de la Silicon Valley, qui lèvent de l’argent auprès de grandes fortunes, de grands comptes, de fonds de pension, ces mesures représentent un risque quasi existentiel. Il n’est pas question de la politique sociale ou internationale de Donald Trump, mais d’une administration Biden perçue comme hostile à leur industrie.

La tentative d’assassinat de Donald Trump le week-end dernier a-t-elle participé à en faire basculer certains en faveur du camp républicain ?

Le vrai basculement tient au choix du sénateur J.D. Vance comme colistier. Il est présenté comme un ami de la tech. Il a effectivement une expérience de capital-risqueur. C’est un proche de Peter Thiel [cofondateur de PayPal] qui est un personnage à la fois obscur et central de cette industrie, qui comme Elon Musk, est loin de représenter idéologiquement la Silicon Valley. Mais aux yeux des investisseurs et des grandes entreprises, avoir Vance à Washington serait un atout pour la Silicon Valley. Cela pourrait se discuter car J.D. Vance se présente à la fois comme le candidat du travail et du capital. Il a dit qu’il fermera les frontières et qu’il permettra à tous les Américains de retrouver le chemin de l’usine. En même temps, il est pour le libre-échange, qui tend à effacer les frontières, et défend les lois anti-trust, à l’origine des poursuites contre plusieurs géants de la Tech.

Ceux qui soutiennent Donald Trump aujourd’hui sont-ils les mêmes qu’en 2016 et 2020 ?

Jusque-là, à part Peter Thiel, les soutiens de Donald Trump avançaient masqués dans la Silicon Valley. Depuis cette année, il apparaît moins risqué de s’afficher du côté du candidat républicain, un candidat pro-business, pro tech, pro cryptomonnaies, anti-régulation. Au milieu de ces considérations purement économiques certains soufflent sur les braises des guerres culturelles, à commencer par Elon Musk. Comme toujours dans son discours, il mêle une forme de conviction et d’opportunisme. Il se révolte contre une loi destinée à protéger les adolescents transgenres, mais cette loi est portée par Gavin Newsom, un possible successeur de Joe Biden. L’enfant transgenre d’Elon Musk a coupé les ponts avec lui et la fiscalité dans l’Etat de Californie est moins avantageuse que celle de l’État du Texas où il veut installer X et Space-X.

Les médias s’emballent-ils en parlant d’une Silicon Valley pro-Trump ?

Historiquement, la Silicon Valley est majoritairement progressiste, libertaire, voire utopiste aux yeux du reste des Etats-Unis. Pour donner un ordre d’idée, en 2008 et 2012, entre 90 et 100 % des donations des salariés des Big Tech (Google, Apple, Netflix) soutenaient le candidat Obama. Mais en tant qu’industrie, les choses sont différentes. Les grandes entreprises défendent leurs intérêts, protègent leur capital, tentent de peser sur les régulations parfois au mépris de l’intérêt et de la santé des utilisateurs. Les argentiers de la Silicon Valley ont toujours tenu des positions opportunistes. Or, la Tech est devenue la première des industries. La Silicon Valley, c’est 1,6 million de travailleurs, 40.000 entrepreneurs, près de 15.000 entreprises spécialisées dans les nouvelles technologies, 70.000 millionnaires, et 70 milliardaires. La grande majorité de la Silicon Valley vote soit démocrates, soit s’inquiète du retour de Donald Trump. Mais son élite, les fondateurs, et PDG des grandes entreprises, ainsi que les grands investisseurs, ont le sentiment que le choix du prochain président recouvre une dimension existentielle, et dans ce contexte, le bon pari, c’est Trump-Vance.