Aucun YouTubeur n'a été interviewé dans le cadre de cet article.
Aucun YouTubeur n'a été interviewé dans le cadre de cet article. — Johnny Greig

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YouTube : L’algorithme du cœur a ses raisons… Que nous aimerions bien connaître

Nous avons tenté de percer le mystère de l’algorithme chargé de la sélection des vidéos « recommandées pour vous ».

  • Pour Guillaume Chaslot, un ancien employé de chez Google, la maison mère de YouTube, la plateforme n’aurait qu’un but, nous rendre accro.
  • Pour y arriver, l’algorithme de YouTube mettrait en avant des contenus choquants ou complotistes.
  • Des affirmations que conteste l’entreprise américaine pour qui « la pertinence des contenus et la satisfaction des utilisateurs » compteraient plus que tout.

Et si le succès de YouTube n’était pas seulement lié à la qualité de ses vidéos ? Et si, sans faire de bruit, petit à petit, la plateforme nous avait tous rendu accro ? Guillaume Chaslot est un repenti. Cet ingénieur, ancien salarié de Google (à qui YouTube appartient) a passé quelques années au cœur de la matrice. Aujourd’hui membre du projet algotransparency.org, qui lutte pour une plus grande clarté sur le fonctionnement de ces programmes, il dénonce le système de recommandation de YouTube. Vous savez ces vidéos « recommandées pour vous » à droite de l’écran qui se lancent directement à la fin de la précédente.
Pour lui, la plateforme de vidéo ne fait que moderniser le grand œuvre de l’industrie agroalimentaire (et particulièrement l’industrie du tabac) à savoir : nous rendre dépendants. Avec deux grandes différences tout de même. Premièrement, l’objectif n’est plus de nous rendre accros grâce à une substance (la nicotine) mais grâce à « du visuel et des images ». Deuxièmement, si le monde est au courant des intentions des cigarettiers, il n’a pas encore compris « que ces produits (Facebook, Instagram, Twitter…) ont été désignés pour créer de l’addiction ».

A en croire Guillaume Chaslot, utiliser les réseaux sociaux sans en avoir conscience « c’est se retrouver dans la situation de quelqu’un qui prendrait de l’héroïne et qui deviendrait accro sans avoir compris pourquoi. Heureusement, pour l’instant le problème n’est pas aussi grave mais les algorithmes deviennent meilleurs chaque jour ».

Chez YouTube notre temps, c’est de l’argent

Car de l’efficacité de l’algo dépend une bonne partie de la richesse de YouTube. Comme expliqué dans la série documentaire Dopamine, réalisée par Léo Favier pour Arte : « la valeur en bourse de la société dépend de la publicité diffusée avant chaque vidéo et de la collecte de tes données personnelles qui seront ensuite analysées et revendues par le propriétaire de YouTube, Google. Plus tu consultes l’appli plus Youtube vend cher ses pubs et plus Google collecte de la donnée ». 

Bref, chez YouTube, notre temps, c’est de l’argent et ça, les dirigeants de l’entreprise basée à San Bruno ne s’en sont jamais cachés. Dans un post de blog daté de 2012 et intitulé « why we focus on watch time » Eric Meyerson, un ancien haut placé de la maison, passé ensuite par Facebook, expliquait déjà que certains changements avaient été apportés à YouTube « pour encourager les gens à passer plus de temps à regarder, à interagir et à partager avec la communauté (…) Maintenant, lorsque nous suggérons des vidéos, nous nous concentrons sur celles qui augmentent le temps que le spectateur passe sur YouTube. » Sauf que le problème ici ce n’est pas tant l’objectif – qu’une entreprise fasse tout pour gagner de l’argent ce n’est pas nouveau – mais c’est plutôt la méthode.

La méthode Youtube

Pour nous pousser à user nos yeux sur nos écrans, les ingénieurs de Youtube ont développé plusieurs techniques. La première c’est l’autoplay ou le lancement automatique de la prochaine vidéo. Ce design a priori anodin exploite en fait un biais humain bien connu : la paresse. Notre cerveau a tendance à préférer la passivité de l’autoplay plutôt que la démarche coûteuse en énergie qui consiste à choisir son programme. A partir de là, c’est donc Youtube qui sélectionne les vidéos pour son audience. Et quels contenus seront mis en avant ? Ceux susceptibles de choquer.

A en croire Guillaume Chaslot, pour booster la durée de visionnage, l’algo de Youtube bombarderait ses utilisateurs « de choses horribles, de vidéos que les gens détestent car c’est encore plus efficace pour nous rendre accro, explique le spécialiste. Un exemple de ça c’est les Black Lives Matter (un mouvement militant afro-américain mobilisé contre les violences policières). Nous nous sommes rendu compte que si vous êtes un noir américain, l’algorithme vous suggère des vidéos de noirs abattus par la police. Evidemment, les utilisateurs n’apprécient pas ce genre de vidéo mais elles les font réagir, donc ils cliquent, commentent et restent plus longtemps ». Indigné ou heureux, l’important c’est de passer du temps Youtube.

La méthode Youtube ce serait aussi la mise en avant de contenus complotistes. Reptiliens, aliens ou francs-maçons peu importe qui domine le monde en secret, pour Youtube « la théorie du complot c’est du pain bénit » affirme Guillaume Chaslot. Coïncidences troublantes, titres sensationnalistes, besoin de découvrir une vérité cachée… Ces contenus ont souvent tout ce qu’il faut pour capter du clic. Surtout, l’algo recommanderait « massivement ces vidéos car on y retrouve la rhétorique du “tout le monde vous ment” qui incite à ne plus utiliser les autres médias pour rester sur la plateforme. »

Faux, tout simplement faux

Sauf que pour Vincent Simonet, directeur du centre de recherche et développement de Google France, « dire que l’algorithme (de YouTube) est exclusivement optimisé pour maximiser le temps de vue est faux, tout simplement faux ». D’ailleurs, les employés en charge de développer les algorithmes n’entendraient jamais parler d’argent, de publicité ou de modèle économique : « Nous nous concentrons uniquement sur la pertinence des contenus et sur la satisfaction des utilisateurs car nous pensons que montrer à nos utilisateurs les bonnes vidéos, celles qu’ils ont envie de regarder, les amènera à revenir et c’est un cercle vertueux qui assure le succès de la plateforme à long terme ». A propos du mouvement Black lives matter Vincent Simonet est catégorique : « la couleur de peau d’un utilisateur ne peut jamais influencer ses recommandations car c’est une information que l’algo n’a pas en sa possession ». Enfin, l’accusation formulée par Guillaume Chaslot au sujet des contenus complotistes n’aurait tout bonnement pas lieu d’être. Car si des vidéos de ce type sont bien présentes sur la plateforme au nom « de la liberté d’expression » elles ne représenteraient “qu’une toute petite partie du temps de visionnage global, moins d’un pourcent” et surtout ne rapporteraient pas d’argent à la multinationale californienne – qui tire une partie de ses revenus de la vente d’espace publicitaire – car “aucun annonceur (Coca-cola, Darty, Samsung…) ne souhaite s’associer à ces contenus. D’un point de vue purement économique « cela n’aurait donc pas de sens de mettre ces vidéos en avant ».

Comment s’en sortir ?

La question n’est pas de savoir qui croire dans cette histoire, mais plutôt de comprendre comment passer du bon temps sur Youtube tout en restant libre de ne regarder que les vidéos qui nous intéressent. « Ça passe vraiment par la compréhension que l’algorithme veut vous embobiner et que si vous n’y faites pas attention il va y arriver car il est plus puissant que vous, explique Guillaume Chaslot. Vous avez appris de milliers de personnes autour de vous, lui de milliards ». De l’humilité donc et quelques petits coups de pouce. L’extension Nudge sur Google chrome permet, par exemple, de compter le temps passé sur un site, voire de couper l’accès aux plateformes les plus chronophages. A essayer au bureau.

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