Cyber-harcèlement: «Un "corbeau" me harcèle sur les réseaux sociaux et empoisonne ma vie depuis une dizaine d'années»

PRIS POUR CIBLE Sébastien F. se fait harceler depuis 2007 par un «corbeau» qui l’espionne sur les réseaux sociaux. Il a créé un faux compte Facebook et un blog diffamatoire sur lui

Propos recueillis par Hakima Bounemoura

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Photo d'illustration d'Internet.
Photo d'illustration d'Internet. — VALINCO/SIPA
  • Sébastien F., un collectionneur d’objets cultes vintage hyper actif sur Internet, se fait harceler depuis 2007 par un « corbeau » qui l’espionne sur les réseaux sociaux.
  • Ce « corbeau » a notamment créé un faux compte Facebook et un blog diffamatoire sur lui.
  • Sébastien F. a porté plainte auprès de la gendarmerie pour usurpation d’identité et diffamation, mais sa plainte a été classée sans suite.
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Voici l’histoire de Sébastien F. Son témoignage rejoint notre série « Pris pour cible » sur les persécutions en ligne. A travers ces expériences individuelles, 20 Minutes souhaite explorer toutes les formes de harcèlement en ligne qui, parfois, détruisent des vies. Chaque semaine, nous illustrerons, à l’aide d’un témoignage, une expression de cette cyber-violence. Si vous avez été victime de cyber-harcèlement, écrivez-nous à prispourcible@20minutes.fr.


« Je suis hyper actif sur Internet depuis une dizaine d’années. J’ai commencé à être très présent sur le Net à partir de 2006, lorsque j’ai créé mon tout premier blog, c’était très à la mode à l’époque. Puis de fil en aiguille, j’ai commencé à gérer un autre blog, puis un troisième, et je me suis mis à animer des forums et à participer activement à l’animation d’une centaine de groupes  Facebook, tous gravitant principalement autour des objets cultes vintage, que je collectionne avec passion depuis de nombreuses années. Le harcèlement a véritablement commencé en 2007. Un individu (voire même peut-être plusieurs personnes), a commencé à s’en prendre à moi, sans aucune raison. Il s’est mis à suivre au quotidien tout ce que je faisais sur le Net, et à m’envoyer des commentaires désobligeants, des insultes. Ça a duré des années. Puis voyant que ça ne m’empêchait pas de continuer mes activités, il a carrément créé, en mars 2018, un faux compte Facebook sur moi.

Sur ce compte qui usurpait mon identité, il y avait plusieurs photos volées de moi. Et en guise d’image de profil, un montage d’une photo de moi avec un cochon. L’individu qui avait créé cette fausse page s’est ensuite mis à écrire à mes contacts Facebook en messages privés, leur racontant un tas d’insanités à mon sujet : « que j’avais tué des gens », « que j’avais violé des femmes »… C''était de l’invention pure, de la diffamation gratuite. Cette personne, qui visiblement faisait une fixation sur moi, déployait tous les moyens possibles et imaginables pour essayer de me nuire. C’était comme un « corbeau », elle faisait courir sur moi des rumeurs immondes sur les réseaux sociaux, de manière constante, et toujours très bien documenté avec des détails sur ma vie privée. Je me suis demandé qui pouvait m’en vouloir autant, et pourquoi ? Sur mon blog principal, je dévoilais régulièrement ma collection, les objets que j’achetais et que je vendais, et j’adorais les commenter avec ma communauté. Peut-être ai-je attisé des jalousies en dévoilant ainsi tous mes objets ? Ou peut-être que ma manière très franche de répondre aux gens sur le Net en ont heurté certains ?

Capture d'écran d'un message d'insulte reçu sur Facebook.
Capture d'écran d'un message d'insulte reçu sur Facebook. - Capture d'écran Facebook

« J’ai effectué plus de 500 signalements auprès de Facebook. J’ai eu toute la peine du monde à faire fermer ce faux compte »

Certaines connaissances que je côtoyais sur le Net ont pris peur. J’ai ainsi perdu énormément de contacts, des gens effrayés par les accusations proférées contre moi. Après plus de 500 signalements auprès de Facebook, j’ai réussi à faire supprimer ce faux compte. J’ai été obligé d’envoyer une photo de moi, avec ma carte d’identité à côté de mon visage. Mais mon répit a été de courte durée.

Ce « corbeau » a créé dans la foulée, toujours en 2018, un blog sur moi, une page qui m’étais entièrement dédiée. Quand on fait une recherche sur Google avec mon nom, on tombe très facilement dessus. Malgré toutes mes requêtes, je n’arrive toujours pas aujourd’hui à le faire fermer. J’ai fait près de 200 signalements sur « blogger.com », la plateforme qui appartient à Google et qui héberge ce blog. Les responsables de la plateforme n’ont rien voulu faire, tout juste m’ont-ils répondu que ce blog « respectait leur standard » et qu’ils n’y voyaient rien de « diffamatoire ».

Capture d'écran de la page d'accueil du blog diffamatoire.
Capture d'écran de la page d'accueil du blog diffamatoire. - Capture d'écran

« Ma plainte a été classée sans suite, sans qu’aucune enquête n’ait été menée »

Je suis bien sûr allé porter plainte à la gendarmerie, pour le faux compte Facebook qui usurpait mon identité, et pour ce blog diffamatoire. A l’époque, on m’a fait comprendre que ce serait très difficile d’avoir gain de cause, voire même que ce n’était pas à la justice de s’occuper d’affaires de diffamation sur Internet. Ma plainte a été classée sans suite, sans qu’aucune enquête n’ait été menée ! J’ai tout de même réussi à avoir une ordonnance du tribunal de Lyon pour faire supprimer le blog. Mais « blogger.com », qui est basé à Washington sous juridiction américaine, n’a jamais donné suite. Il y a quelques mois, j’ai décidé d’envoyer une lettre au procureur pour l’avertir que le harcèlement sur Internet prenait des proportions encore plus importantes. De nouvelles investigations ont été lancées pour tenter de retrouver l’adresse IP de ce « corbeau ». Mais j’ai appris, il y a quelques jours, que ma plainte avait de nouveau été classée sans suite. Le ou les coupables ne seront jamais retrouvés.

Aujourd’hui encore, je ne comprends toujours pas pourquoi cet individu m’en veut autant, pourquoi il est aussi obsédé par moi. C’est quelque chose de très difficile à vivre au quotidien. Je suis passé par tous les stades : incompréhension, haine, désespoir… Cet individu a cherché à me pousser à bout, en m’envoyant tout un tas de messages m’incitant à me suicider : « Il ne te reste plus qu’à mourir », « Tu vas te tuer »… Il me comparait même à Xavier Dupont de Ligonnès [je faisais partie d’un groupe Facebook passionné par cette affaire], en disant que c’était « mon idole », que « je me prenais pour lui », que « je ressemblais à un tueur ». Ça a vraiment pris des proportions énormes…

« Je vous avoue que, plusieurs fois, poussé à bout, j’ai pensé à me suicider »

Je me suis même rendu compte que cet individu avait créé un faux compte Facebook sur mon père, pourtant décédé, et sur ma mère, âgée de 81 ans… Je vous avoue que, plusieurs fois, poussé à bout et habitant seul dans un appart, j’ai pensé à me suicider. Les associations d’écoute sur le cyber-harcèlement, et même la CNIL que j’ai contacté plusieurs fois, sont malheureusement impuissantes.

J’ai expliqué à la communauté de gens que je côtoie sur Internet, que j’étais victime de cyber-harcèlement depuis une dizaine d’années. J’ai même écrit un bandeau d’annonce sur la page d’accueil de mon forum principal dans lequel j’explique la situation, en précisant que je n’acceptais désormais plus que les gens sur invitation. Pour me préserver, j’ai voulu tout laissé tomber, me retirer d’Internet et des réseaux sociaux, et j’ai même supprimé mon compte Facebook. Mais j’ai senti un véritable manque, et je me suis finalement dit que ce n’était pas à moi de céder ! »

Retrouvez tous les épisodes de la série, ici.

20 secondes de contexte

L’idée de cette série n’est pas arrivée par hasard. Le Web déborde d’histoires de cyber-harcèlement, les raids numériques se multiplient ces dernières années. Nous entendons parler de ce phénomène Internet dans la presse à travers les histoires de Nadia Daam, Nikita Bellucci ou, plus récemment, de Bilal Hassani, mais ils sont nombreux, moins célèbres, à en avoir été victimes. Nous avons voulu leur donner la parole pour faire connaître cette réalité qui a, parfois, brisé leur vie. Notre idée : donner corps aux différentes formes de violences en ligne et montrer qu’il n’existe pas des profils type de harceleur ni de vraiment de victime. De semaines en semaines, nous avons réussi à sélectionner des témoignages à l’aide du bouche-à-oreille, d’appels sur Twitter et sur notre groupe Facebook 20 Minutes MoiJeune. Et ce n’est pas toujours facile de tenir le rythme d’une interview par semaine, même à trois journalistes. Nous devons évaluer chaque récit en fonction de sa pertinence et, parfois, de sa crédibilité. Mais, nous laissons toujours la liberté aux victimes de témoigner à visage découvert ou de garder l’anonymat pour ne pas donner une nouvelle occasion aux cyber-harceleurs de s’en prendre à elle.