Cyber-harcelé(e)s: «Il diffusait des photos de mon visage en gros plan entouré de rouge»

PRIS POUR CIBLE Guillaume, médecin généraliste et militant LGBT, a été cyber-harcelé par un membre d'une association de défense des droits LGBT après avoir critiqué ses façons de faire sur Twitter...

Propos recueillis par Laure Beaudonnet
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Illustration cyber-harcèlement
Illustration cyber-harcèlement — PIXABAY
  •  Guillaume sépare sa vie de médecin de sa vie d’auteur et militant LGBT. Il a son nom de médecin et son pseudonyme pour ses activités publiques.
  • En juin dernier, il a contredit un membre d’une association de défense des droits LGBT.
  • Pendant deux mois, il a reçu une dizaine d’insultes de cette personne par jour. Non seulement, cette personne a révélé son nom, mais il l’a aussi signalé au Conseil de l’ordre de médecin.
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Voici l’histoire de Guillaume*. Son témoignage rejoint notre série « Pris pour cible » sur les persécutions en ligne. A travers ces expériences individuelles, 20 Minutes souhaite explorer toutes les formes de harcèlement en ligne qui, parfois, détruisent des vies. Chaque semaine, nous illustrerons, à l’aide d’un témoignage, une expression de la cyber-violence. Si vous avez été victime de cyber-harcèlement, écrivez-nous à lbeaudonnet@20minutes.fr, hsergent@20minutes.fr ou hbounemoura@20minutes.fr.

 

« Le cyber-harcèlement a duré pendant deux mois non-stop. Il s’agit d’un membre d’une association de défense des droits des personnes LGBT, dont je tairai le nom, avec laquelle je ne suis pas d’accord. Il avait partagé sur Twitter une photo de Cyril Hanouna, en disant : "Merci de faire tant pour les personnes lesbiennes, gays, trans…" Ca m’a irrité et j’ai répondu : "lol".

Un soir, je reçois un message dans lequel il menace de révéler mon identité. J’ai un pseudonyme qui me permet de séparer mon activité de médecin et celle de romancier. Cette personne avait fouillé Internet pour retrouver mon nom de naissance. Il a commencé à diffuser en ligne des photos de mon visage entouré de rouge en gros plan. Il m’insultait pendant la nuit, il tweetait des liens vers un site qu’il avait créé de toutes pièces et sur lequel il mettait des captures d’écran et des photos de moi. Et il supprimait les tweets le lendemain matin, il changeait régulièrement son nom d’utilisateur pour effacer ses traces. Les gens allaient voir mais ils ne retrouvaient pas les tweets en question, ni le profil que je mentionnais. Ils ne comprenaient pas de quoi je parlais.

« La première fois, on rigole, mais au bout d’une semaine, on se fatigue »

A vivre, c’est épuisant. Je me levais le matin et je me demandais : "Qu’est-ce qu’il a tweeté cette nuit ? Quelle saloperie a-t-il encore écrit ?" Il lui arrivait de tweeter jusqu’à 10 fois par jour les mêmes messages. Il effaçait le message parce que personne ne retweetait, et il le republiait à l’identique. Les messages étaient assez ridicules. Il me traitait de "gros vilain", de "docteur fric". La première fois, on rigole, mais au bout d’une semaine, on se fatigue. Comme il efface tout et qu’il change de nom, on a l’impression que ça n’a pas existé. C’est le plus rageant.

montage de certains tweets et réactions au harcèlement.
montage de certains tweets et réactions au harcèlement. - CAPTURE TWITTER

Il a été jusqu’à adresser un courrier au Conseil de l’ordre des médecins pour se plaindre de moi, en donnant mon vrai nom. En six ans d’exercice, c’était la première fois que quelqu’un portait plainte contre moi auprès du Conseil de l’ordre. Il a été débouté mais j’ai quand même dû m’expliquer. J’avais partagé un grain de beauté d’un patient -sans préciser son nom- sur #Doctoctoc, un hashtag d’entraide pour les médecins sur Twitter. J’ai demandé l’avis de confrères dermatologues et il a fait une capture d’écran de mon tweet. Il l’a envoyée au Conseil de l’ordre en disant : « Regardez, Docteur G. prend des photos des patients sans leur autorisation et il les diffuse sur Internet ». Sauf qu’à chaque fois, non seulement je dis aux patients que je prends une photo pour demander à des confrères sur Twitter, mais en plus je leur fais signer un papier.

« Il arrivait dans un contexte où une personne m’avait déjà menacé de mort »

Je le soupçonne aussi d'avoir créé des faux profils. Par exemple, il y en avait un qui disait : « Guillaume m’a fait du mal mais je ne dirai pas quoi ». C’est très menaçant, surtout dans le contexte de #metoo. Ce faux profil vient me parler en message privé et moi je joue les naïfs : "Pourquoi dites-vous ça ? Est-ce qu’on s’est déjà rencontré ? Que vous ai-je fait ?". Il répond : "Non, on ne s’est jamais rencontré". Alors je demande : "Pourquoi écrivez-vous ça ?" Il me dit : "Arrêtez de critiquer notre association". Il allait chercher des contacts parmi mes followers et il leur envoyait des saloperies sur moi en message privé. Des liens vers des sites où il avait mis des photos de moi. C’était vraiment bizarre. On a affaire à des personnes un peu dérangées.

C’est arrivé dans un contexte où une personne m’avait déjà menacé de mort parce que je suis gay et que j’avais écrit un article sur la tuerie d’Orlando. La menace de mort portait sur ma mère et mes sœurs. Il disait: "Je vais tuer ta mère et tes sœurs". Cette personne a été retrouvée par la police et passe devant la justice fin octobre. Du coup, il lui suffisait de se connecter sur Twitter, de taper mon pseudonyme d’écrivain pour tomber sur mon vrai nom parce que mon cyber-harceleur le diffusait toute la journée à qui voulait l’entendre. Sachant que la personne qui m’a menacé de mort habite dans la même ville que moi et voulait absolument me casser la gueule, j’ai vraiment vécu l’exposition de mon nom comme une menace. Des tarés pouvaient connaître mon identité.

« On s’aperçoit rapidement que leur donner de l’attention, ça leur donne l’impression d’exister »

C’est vrai que j’ai été mal. J'ai eu beaucoup de mal à oublier, à passer à autre chose. J'ai passé des nuits blanches, j'ai eu des angoisses, j’ai dû prendre des anxiolytiques. Il m’a fait du mal car je me suis inquiété vis-à-vis de ma famille, de mes sœurs, de mes parents qui sont assez âgés. Ils ont presque 70 ans et j’avais peur que quelqu’un débarque et leur cause des problèmes. Au delà du préjudice moral, je reste dans l'incompréhension.

Ca m’a fait prendre conscience que la vraie vie n’est pas sur les réseaux sociaux. Quelque part, c’est une belle leçon. J’ai quitté Twitter cet été parce que je n’en pouvais plus. Je suis revenu et il a recommencé un peu mais je pense qu’il a d’autres chats à fouetter. On s’aperçoit rapidement que leur donner de l’attention, ça leur donne l’impression d’exister. Du coup, j’ai décidé de faire comme s’il n’existait plus. »

Retrouvez tous les épisodes de la série, ici.

20 secondes de contexte

L’idée de cette série n’est pas arrivée par hasard. Le Web déborde d’histoires de cyber-harcèlement, les raids numériques se multiplient ces dernières années. Nous entendons parler de ce phénomène Internet dans la presse à travers les histoires de Nadia Daam, Nikita Bellucci ou, plus récemment, de Bilal Hassani, mais ils sont nombreux, moins célèbres, à en avoir été victimes. Nous avons voulu leur donner la parole pour faire connaître cette réalité qui a, parfois, brisé leur vie. Notre idée : donner corps aux différentes formes de violences en ligne et montrer qu’il n’existe pas des profils type de harceleur ni de vraiment de victime.

De semaines en semaines, nous avons réussi à sélectionner des témoignages à l’aide du bouche-à-oreille, d’appels sur Twitter et sur notre groupe Facebook 20 Minutes MoiJeune. Et ce n’est pas toujours facile de tenir le rythme d’une interview par semaine, même à trois journalistes. Nous devons évaluer chaque récit en fonction de sa pertinence et, parfois, de sa crédibilité. Mais, nous laissons toujours la liberté aux victimes de témoigner à visage découvert ou de garder l’anonymat pour ne pas donner une nouvelle occasion aux cyber-harceleurs de s’en prendre à elle.