Gaspard Koenig : «Le citoyen est aujourd’hui dépossédé de la valeur de ses données personnelles»

INTERVIEW Le président du think tank libéral GénérationLibre propose dans un rapport de permettre à chacun de monétiser ses données personnelles…

Propos recueillis par Olivier Philippe-Viela

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Gaspard Koenig en interview, Paris, le 6 septembre 2017.
Gaspard Koenig en interview, Paris, le 6 septembre 2017. — CHAMUSSY/SIPA
  • Le think tank libéral GénérationLibre propose dans un rapport publié le 25 janvier 2018 de permettre à chacun de monétiser ses données personnelles.
  • Le socialiste Julien Dray propose une taxation sur les entreprises qui récoltent des datas pour fiancer une dotation universelle.
  • Le président de GénérationLibre explique pourquoi selon lui, la propriété des données personnelles peut encadrer leur utilisation par les géants du Web.

Le 14 janvier, sur BFMTV, le conseiller régional PS Julien Dray a proposé une taxation des GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple) pour constituer « une dotation universelle pour chacun d’entre nous, de 50.000 euros, à l’âge de 18 ans ». Pour justifier son idée, il a pris en exemple le rachat de LinkedIn par Microsoft en 2016 : « Qu’est-ce qu’ont vendu les propriétaires ? Ils ont vendu nos données », a expliqué l’ancien député, pour qui « nous sommes tous des algorithmes, nous travaillons tous les jours ».

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Cette question de l’utilisation des datas par les géants du Web a nourri un rapport du groupe de réflexion GénérationLibre, « Pour une patrimonialité des données personnelles », présenté le 25 janvier. Le président du think tank, le très libéral Gaspard Koenig, détaille à 20 Minutes son idée : permettre à chacun de monétiser ses données personnelles auprès des entreprises.

Dans votre rapport, vous écrivez que « les voleurs, ce sont les GAFA et autres entreprises du Net, et leur larcin, nos données ». Pourquoi ?

Toute une économie s’est construite aujourd’hui à partir de la valeur de nos données personnelles, qui sont revendues, directement ou non, par les plateformes web. La valeur est considérable, on l’estime à 1.000 milliards en 2020 en Europe, soit 8 % du PIB européen. Or, elle est intégralement captée par les plateformes qui agrègent les données. Et le producteur premier de ces données, le citoyen numérique, est aujourd’hui dépossédé de cette valeur et n’en voit pas du tout les fruits.

Il y a pourtant échange sans transaction monétaire : c’est parce qu’ils récupèrent nos données gratuitement que Facebook ou Google sont gratuits.

Le modèle est certes d’offrir la gratuité du service, mais l’entreprise réalise par ailleurs des profits considérables. Prenez Facebook, qui dégage 4 milliards de profits par trimestre en vendant nos données essentiellement à des publicitaires, qui pourront ensuite faire un reciblage pour mieux vendre leurs produits. La gratuité que le citoyen reçoit est bien moindre que la valeur qu’il apporte. C’est qu’il y a un élément qui dysfonctionne dans la chaîne de valeur pour que Facebook ait une telle puissance. D’autant que l’échange est relativement peu clair : les conditions d’utilisation que l’on accepte sont illisibles et évidemment non négociables.

Les données de chacun pourraient être vendues en bloc ou par thématique (les données de santé, les données géographiques, etc.) ?

L’idée est que chacun établisse un contrat intelligent dans lequel il choisisse lui-même l’usage que l’on fait de ses datas, et le prix à payer pour chaque catégorie de données. Maintenant, il est évident que les gens ne vont pas aller négocier directement avec Facebook. Dans un monde où la patrimonialité des données serait reconnue, il y aurait des intermédiaires qui se créeraient - à la manière d’un syndicat ou d’une société de gestion de droits d’auteur - regroupant des millions de producteurs de datas, pour aller négocier en leurs noms avant de concevoir des contrats sur mesure. C’est là que le marché va se créer, et certaines entreprises se sont déjà lancées là-dedans.

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Combien chaque citoyen peut-il gagner par la vente de ses données personnelles ?

Il est aujourd’hui très difficile d’estimer le prix de la data. Nous avons lancé une autre étude avec la Toulouse School of Economics pour essayer de l’évaluer. Une donnée isolée a une valeur infinitésimale, mais l’économie numérique fonctionne par les millions de flux constants de valeurs extrêmement faibles.

Sur les sommes en jeu, le seul qui a donné un chiffre au doigt mouillé, c’est l’américain Jaron Lanier, l’initiateur de cette idée aux Etats-Unis, dont on s’est inspiré pour notre travail. Lui parle de quelques centaines de dollars par mois. On va essayer de calculer ça de manière plus sérieuse.

Dans votre logique, il y a un risque que seuls les plus riches aient les moyens de conserver leurs données totalement privées, tandis que les plus pauvres y seraient contraints par la loi du marché.

Oui, tout à fait. Mais rappelons d’où on part : dans la situation actuelle, personne n’a le droit de conserver sa privacy, tout le monde est dépouillé de ses données. Il y aura effectivement un arbitrage de consommation comme un autre, on pourra choisir de dépenser beaucoup d’argent pour conserver sa privacy, ou au contraire de tout donner et de recevoir beaucoup d’argent.

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Sur l’aspect inégalitaire, c’est une autre question, celle de la redistribution. On a proposé le revenu universel pour cela, un outil qui nous semble approprier pour le traitement des inégalités sociales dans le monde numérique. En outre, il ne faut pas penser que ce sont les plus riches qui gagneront le plus d’argent : la valeur de vos datas correspond à votre environnement, mais pas forcément à votre niveau de revenu. Une personne âgée, malade et avec peu de ressources peut avoir une grande valeur pour une société spécialisée dans le médical, quand le bourgeois en bonne santé n’en aura aucune. Tout dépend de ce que chacun accepte de faire de ses données.

Que pensez-vous de la proposition de Julien Dray de taxer les GAFA pour constituer « une dotation universelle » de 50.000 euros pour chaque Français à 18 ans ?

Il a une logique socialiste qui consiste à dire « puisqu’il y a spoliation de valeur, on va taxer et redistribuer la même chose à tout le monde ». De notre côté, en constatant le même problème, nous proposons un droit de propriété qui permettra à l’utilisateur d’être rémunéré, tout en décentralisant le processus. Pas besoin d’un Etat central pour ça, chacun choisit librement. C’est évidemment plus fidèle à l’idéologie libérale que l’on promeut.

N’est-ce pas dérangeant d’encourager l’être humain à se vendre pour nourrir le capitalisme des GAFA ?

Pour le moment, l’être humain est spolié ! Nous lui redonnons la possibilité de ne pas l’être, et d’ailleurs de ne pas se vendre. Le droit de propriété permet d’être dans le marché, mais aussi de ne pas y être. Donner aux gens les outils monétaires est quelque chose que les puissants rejettent au nom de grands arguments sur la dignité humaine, car cela met en fait à mal leur propre pouvoir. Je le redis, Facebook fait actuellement 4 milliards de profits par trimestre sur notre dos, en monétisant des éléments de notre personnalité.

Dans le monde qui se prépare, un concept très important sera la « propriété de soi » par rapport aux données, mais également aux biotechnologies. L’indisponibilité de soi est un vieux reste judéo-chrétien, selon laquelle on ne serait jamais que l’usufruitier de son corps, celui-ci appartenant à Dieu. Maintenant qu’il existe la possibilité technique de monétiser ses datas, qui sont l’extension de soi, le fait de savoir à qui appartient ce que l’on est va devenir crucial.

Cela nourrirait le « dataïsme », la religion des données, dont parle l’historien israélien Yuval Noah Harari ? L’humain se retrouverait marginalisé, puisque les algorithmes le connaîtraient mieux que lui-même ?

Au contraire ! Je suis tout à fait conscient de ce qu’il dit, il y a un vrai danger quand il parle de fin de l’individu qui ne serait plus que l’émanation d’un réseau de données. Mais précisément, en donnant un droit de propriété sur mes données, je retrouve ce contrôle, et donc la possibilité de ne pas être intégré à ce réseau, ou bien d’y reprendre ce qui m’appartient, ce qui fait ma valeur, sans les céder à tel objet connecté ou tel institut de santé. Ce droit de propriété a été inventé comme force de résistance de l’individu aux grands ensembles collectifs, dont le dataïsme est aujourd’hui la nouvelle incarnation.