Karaoké forever!
HIGH -TECH•Comment on se laisse prendre par le virus du chant sur l'Internet...Michelle Tsai Slate/20minutes
Je n’ai jamais eu envie de passer ma vie sur le web. J’ai un compte MySpace mais il n’y a rien dedans. Je n’ai pas de blog et je ne mets jamais de photos de moi ou de gens que je connais sur Flickers. Mais il y a quelque temps, je me suis rendu compte que je n’étais pas complètement hostile à l’Internet. Quand il s’agit de karaoké en ligne, je me transforme en starlette qui s’accroche à son micro.
En gros, SingShot c’est un réseau réservé aux gens qui pensent savoir pousser la chansonnette. Dès ma première visite, j’y ai trouvé un paradis du karaoké où des chanteurs galvanisés s’extasiaient sur les chansons des autres, se faisaient des copains (salut, Vanee !) et délivraient de longs monologues bizarroïdes à la sauce New Age en guise de remerciements pour leurs fans. Le site s’occupe aussi de suivre l’évolution individuelle de chaque chanson: le nombre d’enregistrements, l’identité des membres qui en ont donnée leur propre version, et la note qu’ils ont reçue pour leur performance.
Au début, j’avais un peu honte pour tout ce petit monde. Où se croyaient donc ces gens qui dansaient sur «Baby Got Back» devant leur webcam? On aurait dit qu’ils ne se rendaient pas compte que n’importe qui pouvait les voir. Mais en fait, ce qu’ils recherchaient, c’était bel et bien un public. Ils avaient vraiment envie qu’on applaudisse leurs interprétations personnelles de Phil Collins, et ils voulaient réellement connaître le point de vue de tout le monde. Des gens qui se prenaient autant au sérieux, c’était d’un autre temps, ça datait d’une époque où Simon Cowell (membre intransigeant du jury de la Nouvelle Star en Grande Bretagne) n’avait pas encore descendu en flammes des chanteurs en herbe en prime time. C’est toute cette sincérité qui m’attira et qui me permit de découvrir d’excellents interprètes. A chaque fois que j’avais fini d’écouter l’interprétation d’un internaute, SingShot m’encourageait à enregistrer la mienne. Je n’ai pas pu résister. Il fallait que je sache ce que les autres en pensaient. Est-ce que je savais chanter?
J’aurais déjà dû être capable de répondre moi-même à cette question, ayant un faible pour le karaoké depuis bien longtemps. Il m’était déjà arrivé de mettre un bar en émoi sur le rythme emballant de «Total Eclipse of the Heart» de Bonnie Tyler. J’avais aussi une sacrée réputation de bête de scène. Seulement le problème avec le karaoké en live, c’est qu’on n’a jamais qu’une chance de faire son numéro. Vous ne pouvez pas repartir à zéro lorsque vous ratez une note ou que vous êtes soudain frappé d’amnésie musicale. Et puis, avec tous les gens qu’il y a autour, difficile d’essayer de nouvelles chansons. Je n’arrive jamais à sortir de mes grands classiques comme «Fame».
Voila pourquoi le web semblait être la scène rêvée pour que je puisse enfin régler mes soucis avec le karaoké. Après tout, Internet a permis aux gens de faire plus facilement une multitude de choses qu’ils avaient du mal à faire dans la vraie vie, comme se faire des amis, se trouver une petite copine, ou même faire leur demande en mariage. Sur SingShot, où il me suffisait d’un clic pour effacer un mauvais enregistrement, j’allais enfin pouvoir m’améliorer sans prendre le risque de me couvrir de ridicule au passage.
C’est comme ça que ma carrière de chanteuse de karaoké en ligne a débuté. Je me suis mise à brailler des chansons que je n’aurais jamais osé chanter en public («Heartbreaker», «Independent Women»). Je passais des nuits blanches à multiplier les enregistrements les uns après les autres. Mais à mon grand désespoir, les bêlements qui sortaient de ma bouche semblaient bien faibles. Ma voix déraillait sur les aigus et j’avais du mal à suivre le rythme. Je finis par comprendre que le bon côté d’un site de karaoké, c’était que je pouvais m’y humilier toute la journée.
Très vite, j’abandonnai tout espoir de m’approprier les tubes de Pat Benatar. Ne me parlez plus de «Me and Bobby McGee». Il était hors de question que quiconque entende ces tentatives pitoyables. Je m’en débarrassai immédiatement pour la plupart. La seule chose qui pouvait être pire encore, c’était de faire tout ça devant ma webcam. Exercice auquel je me livrais… avant d’en détruire toute trace le plus vite possible. Mes premiers téléversements furent des morceaux lents et sans danger de Dido et de Patsy Cline. Puis, vint le tour de Sarah McLachlan et Madonna. Là encore, des morceaux sympas mais rien d’extraordinaire. Je préférais Salt-N-Peppa et Heart to Lilith Fair. Mais sur SingShot, mes talents vocaux m’avaient élevé au rang de cliché, celui d’une ado bouffée par le stress.
Je me suis alors dit que ce qui avait marché pour des milliers d’usagers de SingShot me conviendrait sûrement aussi: j’ai tenté ma chance sur le «Yesterday» des Beattles et «Don’t Know Why» de Norah Jones, les deux titres les plus enregistrés sur le site. Au bout d’une strophe de la chanson de Jones, j’ai senti que ça prenait. La mélodie ne met pas les cordes vocales à rude épreuve et c’est tellement beau que même quelqu’un comme moi qui n’a qu’une petite dose de talent peut livrer une interprétation à peu près correcte.
Selon SingShot, une foule de 27 personnes a écouté mon plus gros tube, «Secret» de Madonna. A ma grande surprise, on m’a même adressé quelques compliments. Claude27 de New York a dit que le son était «super». Un internaute britannique m’a attribué 5 étoiles. Sur la base des votes exprimés par sept personnes (la plupart n’ont même pas pris la peine de me noter), ma chanson a reçu la note de 81%. En fait, je n’avais eu à ce moment-là que des retours positifs. Ça voulait dire qu’ils m’aimaient bien, moi et ma voix fluette. Je me suis empressée de leur envoyer des messages de remerciements. Une fois l’ivresse passée, j’ai compris qu’il ne fallait pas prendre ses compliments trop au sérieux. (D’après ce que j’ai vu, recevoir de bonnes notes dépend tout autant du talent que des dessous de table, qui consistent à donner la note maximale à un individu pour qu’il vous rende la pareille.) Pas grave. Tout compliment est bon à prendre pour ma confiance en moi, que ce soit sur le web ou en dehors.
En enregistrant une chanson, vous vous livrez à une auto-analyse, mais le résultat ne correspond pas toujours à vos attentes. Certains interprètes du site auraient leur place à la Nouvelle Star (et pas dans le bêtisier). Hélas, ça n’est pas mon cas. Je me suis rendue à l’évidence: je suis une piètre chanteuse. Pire encore, j’ai passé des années à chanter dans un registre qui ne me convenait pas. Apparemment, je suis une contralto respectable, plus à même d’interpréter des ballades pour filles ou des chansons doucereuses que des morceaux pour divas.
Pourtant, SingShot ne m’a pas cloué le bec. Je ne suis pas sûre de m’être améliorée grâce au karaoké en ligne, sauf à penser que connaître ses propres faiblesses est un avantage. Mais ces derniers temps, j’ai moins peur de chanter car je sais à présent que tout le monde peut avoir un fan quelque part. L’autre soir, j’ai chanté «Total Eclipse of the Heart» devant un public reconnaissant dans un pub irlandais de Brooklyn. Je n’ai pas pu m’y reprendre à deux fois mais mes vieux complexes ne m’ont pas paralysée. Alors, ça vous tente?



















