Satoshi Nakamoto, le Keyser Söze du Bitcoin

HIGH-TECH Après l'outing, semble-t-il raté, de «Newsweek», l'identité du créateur de la monnaie électronique reste un mystère...

Philippe Berry
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Une pièce de 25 bitcoins.
Une pièce de 25 bitcoins. — R.BAUMER/AP/SIPA

«Le plus grand tour joué par le diable, c'est d'avoir convaincu le monde qu'il n'existait pas», dit Kevin Spacey dans le film Usual Suspect. Satoshi Nakamoto, lui, n'est pas Keyser Söze, mais le mystérieux créateur de Bitcoin continue d’échapper à ceux qui tentent de le démasquer.

La journée rocambolesque de jeudi a été marquée par l'outing de Newsweek puis le démenti de Dorian S. Nakamoto, un sexagénaire californien qui jure qu'il n'a rien à voir avec la genèse de la monnaie électronique. Dans la soirée, un message publié sur le forum de la P2P Foundation depuis le compte du créateur présumé de Bitcoin a appuyé sa version, sans toutefois apporter de preuve irréfutable.

«Je ne suis pas Dorian Nakamoto», écrit le «vrai» Satoshi Nakamoto via le compte qu'il avait utilisé pour présenter Bitcoin sur le forum en 2009. Son adresse email, satoshin@gmx.com, a été vérifiée par l'administrateur. Trois scénarios sont toutefois possibles: son compte a pu être piraté, il s'agit bien du créateur de Bitcoin ou Newsweek a raison et Dorian S. Nakamoto essaie de brouiller les pistes.

Silence radio depuis avril 2011

Satoshi Nakamoto fait son apparition sur la place publique le 1er novembre 2008. Il publie un papier technique de neuf pages (pdf) intitulé «Bitcoin: un système de cash électronique peer-to-peer». Deux mois plus tard, il «mine» la première pièce virtuelle en s'inspirant vaguement du fonctionnement de l'or et publie le code-source de l'infrastructure Bitcoin.

Pendant deux ans, il communique régulièrement avec le reste de la communauté par email et sur des forums mais ne fournit jamais aucun détail personnel. Il se présente simplement comme un homme de 37 ans d'origine japonaise, ce dont tout le monde doute car son anglais est parfait. L’orthographe britannique («colour», «favour») et des expressions British («bloody hard») semblent suggérer une origine d'un pays du Commonwealth. A plusieurs reprises, il fait référence au journal Le Times. Plusieurs experts européens en cryptographie suspectés d'être Nakamoto, dont Michael Clear and Vili Lehdonvirta, ont toujours démenti.

Le consensus dans la communauté, c'est que Satoshi Nakamoto est le pseudonyme d'un individu ou l'alias d'un groupe de programmeurs. Selon plusieurs développeurs de la communauté Bitcoin cités par Newsweek, qui ont depuis réécrit 70% du programme original, le code était «old school» et «pas très optimisé». Cela suggère un travail d'un seul homme et pas d'un groupe. En avril 2011, Nakamoto écrit à Gavin Andresen, développeur en chef de la Bitcoin Foundation, qu'il est «passé à autre chose» –son dernier message public jusqu'à celui de vendredi. S'il en est bien l'auteur.

Un homme potentiellement très riche

Les raisons pour Nakamoto de vouloir rester anonyme ne manquent pas. Il a conçu Bitcoin comme un système décentralisé échappant au contrôle d'un régulateur –ou d'un créateur. Chaque nœud du réseau garantit son intégrité, tous les PC équipés du logiciel jouent un rôle, et tout changement des règles doit être décidé par un consensus majoritaire. «Nous sommes tous Bitcoin», résume le développeur Jeff Garzik.

Mais au-delà de questions philosophiques, Nakamoto a sans doute une motivation plus terre à terre pour faire profil bas: sa sécurité. Il serait en effet le propriétaire d'un portefeuille d'un million de bitcoins –8% de la quantité totale en circulation– soit près d'un demi-milliard de dollars au cours actuel, qu'il n'a pour l'instant pas touché. Les journalistes ne sont sans doute pas les seuls qui aimeraient le retrouver.

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