Le Monde des animaux
La rosée rend visible l’invisible
Au petit matin, les jardins semblent parfois s’être couverts pendant la nuit de délicates dentelles argentées. Une toile sèche se remarque peu : ses fils sont très fins. Lorsque l’air humide se refroidit durant la nuit, la vapeur d’eau se condense sur les surfaces froides. Des gouttelettes se déposent le long de la soie, puis diffusent et réfléchissent la lumière du matin. Un réseau jusque-là discret apparaît entre deux branches ou au ras de la pelouse. Le brouillard produit le même effet.
En 2010, des chercheurs ont placé sous un microscope électronique des fils produits par l’ulobore de Walckenaer, une petite araignée qui tisse des toiles circulaires. Ils ont comparé leur structure avant et après leur humidification. Une fois mouillée, la soie ne présente plus une surface régulière : elle forme une succession de zones renflées, composées de fibres désordonnées, reliées par des portions plus fines où les fibres restent alignées.
Les chercheurs ont ensuite observé le trajet des gouttelettes. Au lieu de demeurer réparties sur toute la longueur du fil, celles-ci se déplacent vers les renflements et s’y réunissent. La forme conique des jonctions et les différences d’attraction exercées par leur surface poussent l’eau dans cette direction. Les petites gouttes finissent ainsi par en former de plus grosses, bien visibles à l’œil nu.
Des toiles parfois construites avant l’aube
La rosée n’explique pourtant pas tout. De nombreuses araignées orbitèles (des araignées qui construisent des toiles géométriques en forme de roue) construisent ou réparent leur piège le soir, la nuit ou tôt le matin selon l’espèce. L’épeire diadème, fréquente dans les jardins européens, fabrique ainsi sa toile circulaire au petit matin. Une toile endommagée peut être en partie mangée : l’araignée récupère des composants de sa soie avant de retendre son réseau.
Toutes les toiles visibles dans l’herbe ne sont d’ailleurs pas des roues régulières. Les nappes horizontales, les entonnoirs et les réseaux enchevêtrés appartiennent à d’autres familles, avec des rythmes de construction différents. Dire que « les araignées tissent la nuit » serait donc trop simple.
Pourquoi le spectacle culmine à la fin de l’été
Pour que ce décor apparaisse, plusieurs conditions doivent être réunies. La nuit doit être assez fraîche pour que l’humidité de l’air se condense, tandis qu’un vent faible permet aux gouttelettes de rester accrochées aux fils. Voilà pourquoi les toiles perlées sont particulièrement spectaculaires certains matins de fin d’été et de début d’automne.
À cette période, la météo n’est toutefois pas seule en cause. Chez plusieurs espèces communes des jardins, comme l’épeire diadème, les jeunes apparus au printemps ont achevé leur croissance. Les femelles adultes, désormais bien plus grandes, construisent des toiles plus vastes que celles des juvéniles. Le jardin peut donc réellement abriter des ouvrages plus imposants, mais la rosée démultiplie leur visibilité et donne l’impression qu’ils sont apparus en une seule nuit.
Le spectacle est éphémère. À mesure que le soleil réchauffe l’air et les végétaux, les gouttelettes s’évaporent. Privés de leur contour brillant, les fils redeviennent presque invisibles. La toile n’a pas disparu : elle continue de barrer silencieusement le passage aux insectes…
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