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Le football et les Portugais de France

Euro 2016: Pour les Portugais de France, «le foot a joué un rôle de renforcement du lien avec le pays d'origine»

FOOTBALLYves Léonard, historien spécialiste du Portugal, revient sur l’immigration portugaise en France et son lien avec le football, avant la demi-finale de l’Euro 2016 contre le pays de Galles…
Nicolas Stival

Propos recueillis par Nicolas Stival

Mercredi soir à Lyon, le Portugal visera une place en finale de l’Euro contre le pays de Galles. La Seleção pourra compter sur le soutien sans faille des Portugais de France. Yves Léonard évoque l’histoire de cette communauté. Enseignant à Sciences Po Paris, il publiera au mois d’octobre son dernier ouvrage, Histoire du Portugal contemporain, de 1890 à nos jours, aux éditions Chandeigne.

L'historien Yves Léonard, spécialiste du Portugal.
L'historien Yves Léonard, spécialiste du Portugal. - Editions Chandeigne

Connaît-on le nombre de Portugais, de Franco-Portugais ou de lusodescendants en France ?

Des chiffres autour d’un million de personnes sont souvent avancés. Mais c’est très dur à comptabiliser. Certains sont binationaux, d’autres ont seulement la nationalité portugaise, d’autres encore ne sont plus Portugais… On peut estimer qu’il s’agit d’une communauté, entre guillemets, de 800.000 personnes, toutes générations confondues.

La France a-t-elle été le principal pays d’accueil des immigrés portugais ?

Oui. Traditionnellement, les Portugais partaient au Brésil à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Il y a eu une première vague de 20.000 ou 30.000 personnes vers d’autres pays européens, lors de la Première guerre mondiale et dans les années 1920. Mais la grande vague date de la fin des années 1950 et des années 1960, avec la pauvreté au Portugal, les guerres coloniales, les réfractaires au service militaire sous la dictature de Salazar.

Entre 1962-1963 et 1970-1971, le pays a perdu 300.000 habitants pour passer au-dessous de la barre des 8,5 millions, malgré une forte natalité. Chaque année, 100.000 personnes partaient, en Suisse, en Allemagne fédérale (RFA), mais surtout en France, où les Portugais étaient déjà environ un million à la veille de la révolution des Œillets (en 1974, qui a permis l’avènement de la démocratie).

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D’où viennent les Portugais de France ?

Surtout du nord du pays, des régions du Minho et du Tras-os-Montes, rurales, sans véritable tissu industriel, pauvres. A la différence de celle de ces dernières années, l’immigration concernait alors surtout des gens peu qualifiés, voire pas qualifiés du tout. Les pays d’accueil voyaient en eux une main-d’œuvre bon marché, docile et facilement intégrable. En région parisienne, les Portugais se sont souvent retrouvés dans des bidonvilles, vers Champigny et Nanterre notamment. On peut parler d’un axe Sud-Ouest – Loire – région parisienne avec également de fortes communautés dans des métropoles comme Lyon, Clermont-Ferrand et vers Marseille.

Y a-t-il une spécificité de l’immigration portugaise ?

C’est une immigration européenne, fortement influencée par le catholicisme. Les ressortissants portugais cherchaient avant tout à se faire le plus discret possible de manière à être admis, car les familles se trouvaient dans des situations difficiles, avec beaucoup de clandestins.

Quel est le rapport avec le pays d’origine ?

C’est très ambivalent. Il y a une forme d’identité très forte. Beaucoup d’associations locales entretiennent le lien avec le Portugal, à travers le folklore, la fête nationale du 10 juin, des fêtes religieuses… Mais il y a un double ancrage, avec des gens à la fois attachés à une forme de représentation du Portugal et heureux d’être dans leur pays d’accueil. Grâce à un labeur acharné, beaucoup de personnes arrivées dans les années 1960 ont réussi à accéder à un niveau de vie bien supérieur à celui qu’ils avaient en quittant le pays et qu’ils auraient pu avoir en y restant, comme les maçons qui ont pu créer leur entreprise.

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Et le foot a une importance particulière…

Déjà, cela crée du lien intergénérationnel, surtout masculin, entre le père, le fils, le petit-fils… Quand ils sont arrivés, les Portugais ont monté très vite des clubs de foot. C’était à la fois une manière de rester entre eux et de s’affirmer par rapport aux Français, le dimanche lors des matchs. Par ailleurs, il y a une identification aux trois grands clubs portugais, le FC Porto, le Benfica Lisbonne et le Sporting Portugal et bien sûr à la Seleção.

Est-ce que cette identification est plus forte aujourd’hui ?

Ce sentiment est assez constant chez les Portugais de France. Depuis les années 1960, les victoires en Coupe d’Europe du Benfica Lisbonne (1961 et 1962) et la troisième place de la Seleção à la Coupe du monde 1966, avec Eusebio meilleur buteur de la compétition un an après son Ballon d'Or, l’équipe nationale et les grands clubs affichent un très bon niveau, ce qui rend l’identification d’autant plus forte. De plus, il y a une culture foot très développée au Portugal. Le football a joué un rôle à la fois d’intégration et de renforcement du lien, fort, avec le pays d’origine.

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Un titre de « 20 Minutes » a suscité de forts remous chez certains Portugais de France…

Déjà, je n’aurais pas employé le terme « dégueulasse ». Au foot, ce qui compte c’est d’aller au bout. Donc, on joue avec les moyens à sa disposition, et le Portugal a quand même beaucoup de souvenirs cruels. En 2004, le pays avait mis le paquet pour organiser l’Euro. La sélection fait une belle compétition et arrive en finale contre la Grèce, qui cadenasse tout et gagne 1-0. Cette leçon extrêmement cruelle n’a jamais été oubliée, l’équipe nationale a souvent été battue en jouant bien.

Aujourd’hui, l’équipe est certes plus défensive mais elle a la chance d’avoir un extraterrestre dans ses rangs, Cristiano Ronaldo. Elle a aussi d’autres atouts et fait de bonnes performances, contre l’Islande (1-1), où il aurait pu y avoir 2-0 ou 3-0 à la pause, ou encore contre l’Autriche (0-0) où tout s’était un peu ligué contre le Portugal.

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Est-ce que les vives réactions qui ont suivi l’article vous ont surpris ?

Les Portugais ont toujours le sentiment d’être considérés depuis les années 1960 comme les travailleurs immigrés, qui doivent se faire discrets. On leur fait bien comprendre qu’ils ne sont que des maçons ou des femmes de ménage. Quand il y a moyen de briller, on semble leur dénier ce droit et la réaction est d’autant plus forte. Cela renvoie à une longue histoire, qui remonte à au moins 50 ans. Le quart de finale entre l’Allemagne et l’Italie n’a pas été non plus exceptionnel, mais on ne dira jamais que c’était un match dégueulasse, parce que c’est l’Allemagne qui jouait. Cela a pu alimenter cette lecture par une communauté qui cherche légitimement à être reconnue.

>> Après la polémique suscitée par notre titre du compte-rendu de Portugal-Croatie, nous avions publié le point de vue du directeur de la rédaction de 20 Minutes,à lire ici