«Les SMS et Internet peuvent avoir un impact positif sur le langage»

INTERVIEW Email, SMS, Twitter, Facebook, et maintenant Google Wave... La linguiste Naomi S. Baron décrypte l'influence des nouvelles technologies sur la manière dont nous communiquons...

Propos recueillis par Philippe Berry

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La secrétaire d'état à l'Ecologie, Chantal Jouanno, s'est déclarée vendredi favorable à l'interdiction de l'utilisation du téléphone portable par les jeunes enfants et à l'utilisation d'une oreillette.

La secrétaire d'état à l'Ecologie, Chantal Jouanno, s'est déclarée vendredi favorable à l'interdiction de l'utilisation du téléphone portable par les jeunes enfants et à l'utilisation d'une oreillette. — Adrian Dennis AFP

De notre correspondant à Los Angeles

 
Professeur-chercheur en linguistique à l'American University de Washington, Naomi S. Baron a écrit plusieurs livres sur l'impact des nouvelles technologies sur le langage et notre manière de communiquer, dont Always on, language in an online and mobile world. Ce mercredi, Google Wave élargit sa bêta à 100.000 utilisateurs. Un nouveau pas vers la communication perpétuelle et en temps réel, après le courrier électronique, les SMS, Facebook ou encore Twitter. Pour le meilleur ou pour le pire? Entretien.
 
 
On entend partout que l'orthographe et la grammaire se détériorent chez les adolescents. Mythe ou réalité?
Il n'y a pas de réponse facile. Les tests d'aptitude de lecture et d'écriture réalisés aux Etats-Unis ne montrent clairement pas d'amélioration. Mais il n'y a pas de mesures scientifiques sur l'orthographe ou la grammaire stricto sensu. Une étude a montré l'an dernier que les adolescents ne considèrent pas les SMS ou les discussions sur MSN comme de l'écriture proprement dite, mais comme des conversations informelles. Ils font très bien la différence avec un devoir pour l'école. Certes, on trouve ici ou là des acronymes type BTW («by the way», «au fait») et même quelques smileys dans des copies, mais c'est rare. Les ados cloisonnent plutôt bien.
 
Les nouvelles technologies ont-elles cependant un impact sur la manière dont nous écrivons?
Il faut différencier la capacité à bien écrire, et la volonté de le faire. Les nouvelles technologies ont un impact, mais l'origine est avant toute sociétale et remonte aux années 1960. L'accent a été mis, au moins aux Etats-Unis, sur une approche plus informelle de l'écriture, favorisant l'expression par rapport à la rigueur. Plus que nos capacités, c'est notre attitude qui a changé. Une orthographe parfaite était le signe d'une bonne éducation. Aujourd'hui, beaucoup moins. Nous sommes davantage permissifs. Des fautes dans les journaux en choquent toujours certains, mais la majorité ne fait même pas attention.
 
>> Lire et participer au débat sur les fautes d’orthographe qui vous hérissent
 
 
Les enfants ont un téléphone portable de plus en plus tôt. A-t-on assez de recul pour mesurer l'impact?
Contrairement à l'idée reçue, les nouveaux moyens de communiquer semblent pouvoir avoir un effet positif. Une étude britannique réalisée en école primaire a montré comment un groupe d'élèves à qui l'on avait donné un téléphone portable pour s'envoyer des SMS progresse plus vite que le groupe témoin sur de nombreux critères littéraires (lecture, écriture, reconnaissance des rimes, etc.)
 
Des articles plus courts en ligne, des messages de 140 signes sur Twitter... Devenons-nous plus fainéants?
Il semble que nous lisions différemment sur un écran. Le comportement type est de lire le premier paragraphe, puis de parcourir la suite plutôt collée sur la marge de gauche. Cela vient-il physiquement de l'écran ou de notre attention elle-même, victime de notre «zapping» permanent? Ce n’est pas clair. De plus en plus, par souci d'économiser du papier, on ne publie certains textes pour les étudiants qu'en ligne. Il ne faudrait pas oublier que pour véritablement apprendre quelque chose, il est parfois nécessaire de s'asseoir, de se coller face à sa feuille, fixer son attention, annoter, commenter, faire chauffer ses méninges. Essayez de lire du Kant ou du Proust en ligne.
Cette tendance à écrire/lire court et dans l'immédiateté peut avoir un effet pervers. Si court veut dire concis, c'est un challenge et un art. Mais court et immédiat veulent parfois dire paresseux. On ne cherche plus le mot juste (en français dans le texte, ndr). On perd la puissance du langage, et dans les cas les plus critiques, sa clarté. On s'expose au risque d'être mal compris. Une langue est vivante et évolue. C'est une bonne chose. Son appauvrissement ne l'est pas.
 
Avec son téléphone, Internet, sur Facebook, Twitter ou bientôt Google Wave, nous sommes hyperconnectés et dans un état de communication perpétuelle. Y-a-t-il le risque d'un clivage entre les connectés et les autres?
Des recherches chez HP ou Microsoft montrent une inquiétude grandissante face au «degré d'interruption» auquel nous sommes exposés via cette hyperconnexion qui affecte notre productivité. Un clivage, je ne sais pas. Mais Google et tous les autres font une supposition majeure: que nous désirons être davantage connectés. Je me suis intéressée à ce thème en Suède, au Japon et en Corée notamment. Quand on pose une question ouverte aux gens sur leur expérience personnelle d'être joignable partout, tout le temps, les mêmes mots reviennent: stress, enchaîné, dépendance. Il faut parfois débrancher la prise.


Débat: partagez-vous l'opinion mesurée de cette linguiste ou êtes-vous persuadés que les nouvelles technologies sont responsables d'un effritement de la maîtrise du langage?