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Comme dans « Le Diable s’habille en Prada », la figure du boss tyrannique perdure

« Elle terrorise tout le monde »… Comme dans « Le Diable s’habille en Prada », la figure du patron tyrannique perdure

Very bad bossAvec la sortie du « Diable s’habille en Prada 2 », la figure de la cheffe tyrannique revient. Entre fascination et rejet, les témoignages de salariés révèlent que le management toxique est encore bien ancré
Mais pourquoi on adore détester les RH ?
Quentin Meunier

Q.M.

L'essentiel

  • La figure de la cheffe tyrannique, incarnée par Miranda Priestly dans Le Diable s’habille en Prada, n’appartient pas seulement à la fiction.
  • Au moins une personne sur cinq a déjà subi une forme de harcèlement moral au travail : contrôle, humiliation ou crise dans l’open space.
  • Au XXIe siècle, la tyrannie du grand patron a laissé place à une pression insidieuse dans les start-up où les promesses d’autonomie se transforment en surcharge de travail.

La figure de la cheffe tyrannique revient sur le grand écran avec la sortie en salles du Diable s’habille en Prada 2. Près de vingt ans après le premier opus, Miranda Priestly, la rédactrice en cheffe toute-puissante d’un magazine de mode, incarnation d’un pouvoir sans filtre, continue de martyriser ses salariés. Si dans la fiction, le mythe du patron despotique peut fasciner, il révulse dans le monde bien réel de l’open space.

Nina*, 28 ans, salariée dans une agence de design parisienne, a sa propre Miranda Priestly. « Elle souffle le chaud et le froid. Un jour très amicale, le lendemain elle hurle en open space pour un rien, raconte-t-elle. On ne sait jamais sur quel pied danser. » Résultat : une équipe « qui marche sur des œufs », des exigences irréalistes et une pression constante, y compris en dehors des horaires de travail. « Elle peut envoyer des messages en permanence, vouloir tout contrôler, complète la jeune femme. Et personne n’ose lui parler des problèmes RH, elle terrorise tout le monde. »

Le mythe du génie insupportable

Une violence managériale qui n’a rien d’exceptionnel. Selon des données de l’organisation mondiale du travail, une personne sur cinq a déjà subi une forme de harcèlement moral au travail. « On a longtemps mythifié la figure du grand patron, explique Alexis Louvion, chercheur en sociologie du travail. Il y a une sorte de dualité entre fascination et répulsion. On associe encore certains travers comportementaux à un prérequis du génie. »

Dans la culture américaine, ce modèle s’inscrit dans une tradition où la réussite individuelle justifie des méthodes brutales, parfois mises en scène au cinéma, de There Will Be Blood aux séries contemporaines, en passant par des biopics comme The Social Network ou Le Diable s’habille en Prada. En France, l’approche est différente. « Il y a une tradition plus critique, héritée notamment de la littérature sociale comme Emile Zola qui s’intéresse davantage à la condition des salariés et aux rapports de domination », poursuit le chercheur. Ici, la figure dominante n’est pas celle du grand patron charismatique, mais plutôt celle du « petit chef », plus proche, plus quotidien, tantôt tout aussi redouté, tantôt ridicule.

Plutôt start-up et petits managers que big boss tyrannique

Au XXIe siècle, le grand patron tyrannique dans son immense bureau a aussi laissé place à une pression insidieuse propre au monde des start-up. « On a entendu que les gens voulaient s’émanciper au travail, mais cette plus grande liberté s’est aussi traduite par du surtravail », décrit Alexis Louvion. Camille*, 25 ans, fraîchement débarquée dans une start-up tech, en a fait l’expérience : « Mon boss est brillant, visionnaire même. Mais il envoie des mails à toute heure et espère une réponse dans la foulée. Si tu ne suis pas le rythme, tu te sens vite mis à l’écart. » Un sens du collectif qui lui pèse. « A un moment, ça déborde sur ta vie perso, regrette-t-elle. Tu n’es jamais vraiment off. »

À l’inverse, certains salariés continuent d’accepter, voire de valoriser, ces figures autoritaires. Julien*, 29 ans, travaillant dans l’audit, assume : « J’ai bossé pour une directrice dure, parfois injuste. Mais j’ai énormément appris. » Une ambivalence qui illustre bien ce « mélange d’attraction et de rejet », selon Alexis Louvion.

Reste que les attentes évoluent. Les nouvelles générations aspirent davantage à l’autonomie, à un meilleur équilibre de vie et à des relations professionnelles plus horizontales. Alors, Miranda Priestly appartient-elle vraiment au passé ? Pas sûr. Elle a peut-être simplement appris à envoyer ses exigences par Slack plutôt qu’en face-à-face.


* Les prénoms ont été modifiés