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Crèmes, Botox… Mona Chollet décrypte notre obsession pour les cosmétiques
INTERVIEW

« Est-ce normal de passer sa vie dans la hantise de la vieillesse ? » se demande Mona Chollet dans « Soigner sa peau »

Quatorze ans après « Beauté fatale », Mona Chollet explore notre obsession des cosmétiques, la peur de vieillir et ses contradictions dans « Soigner sa peau »
Pauline Weiss

Pauline Weiss

L'essentiel

  • Mona Chollet publie Soigner sa peau, un livre plus intime que Beauté fatale (2012), dans lequel elle explore les contradictions entre la critique de l’industrie cosmétique et le plaisir d’utiliser des produits de beauté, tout en dénonçant les injonctions qui poussent les femmes à des routines contre-productives.
  • L’autrice analyse comment la peur de vieillir accompagne les femmes dès leur jeunesse et considère qu’accepter son visage qui change est « une résistance très ordinaire ».
  • La journaliste insiste sur la banalisation de la médecine esthétique par les célébrités qui cache « la douleur, le prix et l’engrenage » de ces pratiques.

Journaliste et essayiste féministe, Mona Chollet a consacré Beauté fatale (2012) aux diktats de beauté et interrogé, dans Sorcières (2018), la place des femmes vieillissantes. Avec Soigner sa peau. Exploration d’une obsession (Editions La Découverte), elle emprunte cette fois un chemin plus personnel. Elle qui aime tant les cosmétiques s’interroge sur ce qu’ils nous apportent, mais aussi sur ce qu’ils exigent de nous.

Quatorze ans après Beauté fatale, vous publiez un livre beaucoup plus intime. Auriez-vous pu l’écrire à l’époque ?

À l’époque, je me sentais moins légitime à parler de moi. Il y avait très peu de choses en français sur ces sujets. Depuis, beaucoup d’essayistes féministes s’en sont emparés. Je me sens plus autorisée à parler de mes contradictions. Mais déjà, je précisais que critiquer l’industrie de la beauté ne signifiait pas critiquer les femmes qui avaient des pratiques de beauté.

Pores dilatés, rougeurs, premières ridules… À quel moment prendre soin de sa peau devient-il une injonction ?

Il y a une contradiction fondamentale : ce qui fait le plus de bien à la peau, c’est d’intervenir très peu, d’en faire le minimum. Le marché n’a pas du tout intérêt à ce qu’on en fasse le minimum. On doit résister à mille sollicitations et conseils contradictoires. Il y a toujours de nouveaux produits, donc de nouvelles tentations. Moi-même, j’y suis sensible, malheureusement. Les routines deviennent vite contre-productives : on fatigue la peau, les produits sont souvent trop agressifs, avec trop d’ingrédients et des risques d’allergies.


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Botox « préventif » dès 25 ou 30 ans, « Sephora Kids »… Pourquoi cette peur de vieillir apparaît-elle si tôt ?

Dans Sorcières, j’avais déjà constaté que cette peur ne commence pas à 40 ou 50 ans : elle accompagne toute la vie des femmes. Est-ce que c’est normal de passer toute sa vie dans la hantise de la vieillesse ? Pendant longtemps, la valeur des femmes dépendait du marché matrimonial : il fallait qu’elles soient jeunes, fraîches, qu’elles puissent faire des enfants. Il y a aussi cette idée qu’une femme jeune est plus facile à dominer qu’une femme plus âgée, qui a de l’expérience. Cette stigmatisation est effrayante, mais courir pour cacher les signes de l’âge risque de nous épuiser.

Accepter son visage qui change est-il devenu une forme de résistance ?

Oui, il me semble, et c’est une résistance très ordinaire. On insiste tellement sur la médecine esthétique qu’on a l’impression qu’on sera la seule femme ridée dans son cercle d’amis ou au travail. Or l’immense majorité des femmes n’en fait pas. Je me méfie de ce discours qui présente ces pratiques comme incontournables. Je pense que c’est aussi un stratagème pour nous pousser à y recourir en nous faisant peur.

Perfusions de vitamines, injections… Que vous inspire leur banalisation par les célébrités que vous citez beaucoup dans ce livre ?

Elles popularisent ces techniques et leur donnent une image presque miraculeuse, sans effets secondaires ni risques. Mais c’est illusoire. Certaines procédures tournent mal. Il y a la douleur, le prix et l’engrenage. Après, il faut refaire très régulièrement. J’avais envie d’insister sur ces à-côtés dont on ne parle jamais dans la publicité.

Dans Beauté fatale, vous évoquiez les hammams, où prendre soin de son corps est un moment de partage. Aujourd’hui, les routines beauté sont davantage individuelles. Qu’avons-nous perdu en passant du collectif à l’individuel ?

Les femmes s’y voient entre elles, elles voient les corps des autres. Je pense que cela doit nous aider à relativiser l’image irréaliste qu’on a de ce que devrait être un corps de femme. On est bombardées d’images de corps parfaits, hypertravaillé, on a peu de points de comparaison réels. Au hammam, on se rend compte qu’on a un corps tout à fait normal. Cela peut empêcher certains complexes, cette impression d’être une sorte de monstre quand on est entourée uniquement d’images de corps parfaits.

Comment dénoncer les injonctions à la beauté sans culpabiliser les femmes qui aiment les cosmétiques ?

Je critique une industrie, pas les femmes qui font des choix de consommation. Des choix qui sont d’ailleurs à peine des choix. La publicité est une forme de manipulation mentale. Moi-même, j’y suis sensible : on a beau être des femmes rationnelles, instruites, on se fait quand même avoir. Si on ne fait rien, on nous reproche d’avoir l’air vieilles et si on le fait, d’être frivoles ou de nous être défigurées. Mettre de la crème hydratante le matin, pour moi, c’est un plaisir. Mais parfois, je n’ose pas sortir sans maquillage, et cela me questionne. Pourtant, un homme peut considérer sa peau à l’état naturel comme acceptable socialement.

Les médias peuvent-ils dénoncer les diktats de beauté sans entretenir les complexes ?

J’ai relu récemment un passage de Beauté fatale où je citais des articles de la presse féminine. L’un d’entre eux portait sur « ce qui rend les hommes fous ». Aujourd’hui, cela ne passerait plus du tout, et c’est une victoire. Mais il reste un tiraillement entre les annonceurs et les pages rédactionnelles. Le modèle économique de la presse féminine oblige à trouver un équilibre entre ces contradictions.

Après avoir écrit Soigner sa peau, avez-vous changé quelque chose à votre routine ?

Je consomme toujours beaucoup de cosmétiques, j’aime toujours énormément cela. Mais ce livre a clarifié mes idées. Beaucoup de produits sont inutiles ou superflus. Je suis plus prudente. Il y a tant de prescriptions qui visent à exfolier, purifier, nettoyer… Comme si on nous renvoyait l’idée qu’on est sales. Aujourd’hui, j’assume de faire le minimum, de bannir les listes d’ingrédients trop longues et de résister aux promesses miraculeuses. Cela ne m’empêche pas du tout d’y prendre du plaisir.