«Je peux aller jusqu’en Australie prendre un 6/0 6/0», ils écument les tournois pros sans marquer un point

TENNIS Ils ne gagnent jamais un jeu, parfois même pas le moindre point, et pourtant ils se déplacent partout en Europe pour jouer des professionnels…

B.V. avec J.L.

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Une balle, une raquette, et probablement un joueur derrière
Une balle, une raquette, et probablement un joueur derrière — StockSnap / Pixabay

« Je comprends pas. Je menais 40-15, Là j’ai servi, il renvoie tout puis finit par avoir le dernier mot. Ça se passe toujours comme ça. » Cette fois, Ramy Ezat y a cru vraiment fort. Opposé au Malgache Lofo Ramiaramanana au premier tour des qualifications du tournoi de tennis Future de Nevers, sorte d’antichambre où se débattent les espoirs qui cherchent à percer dans le circuit ATP et ceux qui veulent vivre de leur coup droit, ce Français de 26 ans assure avoir « bien fait galérer son adversaire ». C’est relatif : 6-0 6-0 pour Ramiaramanana et seulement dix points marqués par Ezat, rapporte Le Journal du Centre.

Un mauvais jour ? Pas vraiment. C’est la sixième fois depuis 2017 qu’il se présente au premier tour des qualifications de ce type de tournois. Et la sixième qu’il prend la double bulle, 6-0, 6-0. Son dernier adversaire en date, Quentin Gueydan, a même réussi le « golden match », gagner sans perdre le moindre point. Il raconte :

« Je le connaissais, je l’avais déjà vu dans plusieurs tournois où j’étais. Il n’a pas du tout le niveau pour jouer à ce niveau-là, il touche même pas la balle. Il arrive avec une raquette, un sac Louis Vuitton et une casquette Ralph Lauren, pas exactement la dégaine d’un tennisman. Dans le jeu, il s’encourage, il s’en prend à l’arbitre quand il est pas d’accord. Moi j’ai pas trop cherché à comprendre, j’essayais juste de battre le record du match le plus vite terminé mais il prenait trop de temps entre les services. Bon je pourrais dire qu’un jour j’ai fait un golden match, c’est dur quand même… J’avais peur qu’il fasse une bande et je faisais gaffe à pas faire une double faute ».

A ce moment-là, 100.000 questions nous passent par la tête. Un mot les résume parfaitement : POURQUOI ?????????????? Pourquoi se donner autant de mal pour se prendre branlée sur branlée sans même voir la balle ???? Une fois pourquoi pas, pour l’expérience, mais six fois de suite ?

Les stats d'Ezat
Les stats d'Ezat - Capture d'écran

Avant d’y répondre, quelques éléments de contexte importants. Pour qu’un joueur aussi mal classé que lui (il est 30/3, l’un des plus faibles classements au tennis) se retrouve à affronter des pros dans des tournois Futures, il faut qu’il ait le cœur bien accroché. D’abord s’offrir la licence IPIN, puis s’inscrire sur la liste d’attente des tournois et espérer que les mecs mieux classés que lui s’en désistent. « C’est comme ça que des zozos arrivent à s’engouffrer », témoigne un organisateur.

Ils sont plusieurs

C’est en effet comme ça qu’Ezat est entré dans le tableau à Nevers, où il s’était rendu sans même savoir s’il pourrait jouer. Pareil à Rotterdam (Pays-Bas) où en Belgique. Pour prendre à chaque fois 6-0, 6-0, doit-on rappeler. Et tout ça, c’est un budget : comptez 50 euros pour la licence, 50 euros la nuit dans le Airbnb, le train, l’inscription au tournoi…

« C’est de l’argent dépensé, c’est ma vie, c’est ma passion et j’essaye de faire mon mieux, c’est dommage que je galère, nous explique-t-il. Parfois j’ai l’impression d’être seul au monde, loin de chez moi, dans le train sans batterie sur mon téléphone sans même savoir si je vais pouvoir entrer dans le tournoi. Je prends ces risques peut-être parce que je suis fou, parce que je suis malade ».

Ezat est loin d’être le seul à vivre cette vie. Quentin Gueydan confirme avoir déjà rencontré un Britannique « un tout petit peu meilleur » et un Russe dans le même genre. Et cela fait déjà quelques mois que 20 Minutes enquête sur ce drôle d'oiseau qu’est Fabian Tomas, un Tchèque de 57 ans qui s’achète une raquette dans le magasin de sport le plus proche juste avant les matchs, sert à la cuillère en laissant sa deuxième balle à ses pieds et ramasse roues de vélos sur roues de vélos depuis des années à travers tous les tournois Futures d’Europe, sans mettre la main dessus. Voilà l’artiste :

« Attendez, moi je sais jouer monsieur, coupe Ramy Ezat quand on lui parle de ses acolytes. J’ai mis dix points l’autre fois, et bon le golden match ça m’est arrivé une fois. Je suis 30 mais je joue 15 hein. Une fois j’avais une mauvaise raquette et une autre fois j’ai tellement stressé la nuit d’avant que j’ai pas dormi. »

Soit. Mais même 15, ça reste loin, très loin du niveau des mecs en face. C’est visiblement ça qui lui plaît. « Les mecs de mon niveau servent tout doucement, ils sont nuls. Je préfère jouer contre des professionnels. Ça me procure des sensations inexplicables. Ce sont des matchs que t’oublies jamais. Je peux vous décrire chaque point de chaque match, faut le vivre pour en parler. C’est pas donné à tout le monde de vivre ça. Je suis capable d’aller jusqu’en Australie prendre un 6/0 6/0. Tant que je joue le match, ça va. »

Le rêve ultime ? Jouer à Roland-Garros

En même temps, Ezat, 26 ans, ne joue au tennis que depuis deux ans. Il assure même avoir pris quelque temps une ancienne pro comme coach. Ca n’a pas fait grande différence au tableau d’affichage, mais c’est pas bien grave. « Je m’en fous du score, j’aime la sensation du match, avant, pendant. Je vais essayer de faire de mon mieux. Je vais bien finir par marquer un jeu ou deux, au moins. C’est mon but, je ne viens pas pour faire n’importe quoi. »

La dernière question qu’on lui a posée, c’était de savoir jusqu’où tout ça pouvait l’emmener. « Vous allez rire, mais je veux jouer à Roland-Garros, c’est mon rêve ultime. Une fois j’étais sur place pour voir les matchs et j’ai croisé le président de la Fédération et je lui ai demandé si je pouvais jouer. Il m’a dit que c’était pas possible, qu’il fallait avoir un bien meilleur classement. » Promis, si jamais il rentre un jour dans le tableau de Roland-Garros, 20 Minutes s’engage à liver le match.