Roland-Garros: Comment Periscope se fait chasser des tribunes

TENNIS Comme Wimbledon l’an dernier, Roland-Garros a interdit l’utilisation de Periscope sur le court et s'arroge le droit de couper les flux. Pourquoi tant de haine?... 

Annabelle Laurent
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"Sous la pluie à Roland sa mère", ou le tournoi sur Periscope.
"Sous la pluie à Roland sa mère", ou le tournoi sur Periscope. — AL

A Roland-Garros,

Au troisième jour de Roland-Garros, sous un ciel enfin libéré de cette satanée pluie, Giuseppe est en tribune du court Suzanne Lenglen. Sa compatriote italienne Francesca Schiavone y affronte Kristina Mladenovic (l’une des nôtres) et Giuseppe vit son premier Roland : ça se fête. Avec un petit Periscope.

Coeurs sur Péri

Caméra du smartphone braquée sur l’Italienne (il se rend vite compte que suivre la balle n’est pas une bonne idée et notre oreille interne le remercie), on l’entend la soutenir de temps en temps d’un « Francesca ! » tandis qu’en réponse aux applaudissements du public apparaissent à l’écran les fameux cœurs de l’application de streaming vidéo : ceux des spectateurs virtuels (une poignée) ayant rejoint le flux. Sans doute pas mécontents de pouvoir suivre un peu de Roland authentique depuis leur bureau. Oui mais voilà : c’est bien gentil, mais c’est interdit. Via Twitter, on en informe l’intéressé (#policepartout), qui montre aussitôt patte blanche : « Personne ne m’a rien dit ! Je suis en train de lire ça à l’instant sur le ticket. Mais ils ne mentionnent pas Twitter ni Periscope. »

Notre échange avec le periscopeur
Notre échange avec le periscopeur "hors-la-loi" - AL


Periscope, persona non grata en gradins 

Twitter et Periscope pas mentionnés ? Les organisateurs parisiens (qui ont eux leur compte Periscope officiel) ne sont en effet pas allés jusqu’à envoyer un communiqué signalant l’interdiction de l'application comme l’avaient fait leurs homologues de Wimbledon, l’an dernier. Mais « les règles sont écrites noir sur blanc dans le règlement [qui interdit cette année les perches à selfies] et rappelées sur les billets des spectateurs », rétorque Georgina Loth, directrice adjointe de la Direction Média et Production du tournoi. « Les spectateurs ont interdiction de filmer les rencontres et encore moins de poster sur les réseaux sociaux. »

Réglement intérieur de Roland-Garros
Réglement intérieur de Roland-Garros - AL

Tuer les flux à la source

Vaste ambition que celle de contrôler les flux vidéos sur ce type d’événements, surtout à l’époque où ouvrir un Periscope ou un Facebook Live nécessite environ deux clics et une demie seconde. « On ne peut évidemment pas être derrière chacun des 35.000 spectateurs dans le stade, même si les personnes de la sécurité qui circulent en tribune pour empêcher les paris sportifs peuvent aussi jeter un œil. Mais on a des procédures en place pour tuer les flux à la source », indique à 20 Minutes Georgina Loth.

«Il pleut sa mère», à droite, et un angle de vue inédit sur le match de Benoît Paire, dimanche 22 mai.
«Il pleut sa mère», à droite, et un angle de vue inédit sur le match de Benoît Paire, dimanche 22 mai. - AL

Tous les flux ? « Si quelqu’un s’endort pendant 2h30 sur un match de Nadal en filmant tout le match, c’est autre chose que si quelqu’un fait une vidéo clin d’œil avec trois petits cœurs… On a des logiciels pour traquer les flux, et une surveillance humaine. Si la vidéo semble durer trop longtemps, on a la procédure de take-down, où l’on signale à Twitter via le processus habituel, mais avec le contact qui va bien pour que ça aille au plus vite. »

« Les conditions d’utilisation en matière de droits d’auteurs sont claires. Si un utilisateur publie du contenu protégé, son compte est susceptible d’être suspendu », nous répond de son côté Twitter France en renvoyant aux termes et conditions d’utilisation de Periscope.

« En analysant l’image, on sait aussi d’où est faite la captation sur le court et on peut envoyer quelqu’un voir la personne pour lui demander d’arrêter », ajoute Georgina Loth.

Pourquoi tant de haine ?

Pourquoi se donner tant de mal pour un tel flicage ? Si Wimbledon invoquait-elle l’argument du dérangement – « Nous interdisons Periscope qui peut être distrayant pour les joueurs et le public » - pour Roland-Garros, c’est « une affaire de droits ». Pour France Télévisions et Eurosport, les deux diffuseurs français de l’événement, mais aussi « pour nos plus de 120 diffuseurs mondiaux : si quelqu’un filme un match entier, ça ne va pas leur plaire. » « Periscope a commencé à poser problème avec le "combat du siècle" de Mayweather et Pacquiao, qui avait été filmé en intégralité », rappelle la responsable des médias.

NuitDebout à Roland-Garros

On voit mal comment la captation bancale de Giuseppe et des quelques autres (une dizaine de flux par jour, depuis dimanche) pourraient menacer les images HD de la toute-puissante France Télé et son éternel Nelson en voix-off, et Georgina Loth en convient : « Pour l’instant il n’y a pas photo entre Periscope et la réalisation télé ». Periscope est un nouveau souci, mais « pas un gros », comparé à celui des « streams pirates, qui viennent pour la plupart de Chine, et sont un problème depuis 15 ans, avec des acteurs très inventifs pour contourner les règles ».

Ces trois premiers jours, l’organisation n’a « pas encore eu à tuer de flux », et pour la suite de la quinzaine, compte « apprendre en marchant ». Le jour où Periscope auraautant de succès qu’à NuitDebout, Roland-Garros pourra peut-être vraiment s’inquiéter. Pour préserver leurs nerfs, on ne leur transmettra donc pas la photo ci-contre, qui pourrait suggérer que la convergence est en marche…