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La descente se cherche un futur entre climat et impératifs économiques

Ski alpin : La descente se cherche un futur, entre réchauffement climatique et impératifs économiques

Tout SchussDe plus en plus de voix s’élèvent pour réclamer un décalage de la saison, mais ce n’est pas si simple
Nicolas Stival

Nicolas Stival

L'essentiel

  • Le site helvético-italien de Zermatt-Cervinia, qui attend toujours d’accueillir sa première descente en Coupe du monde, cristallise les critiques sportives et environnementales.
  • En raison des aléas climatiques de plus en plus fréquents, de nombreuses voix se font entendre pour décaler la saison, avec un démarrage plus tardif. Cette mesure se heurte toutefois à des contraintes économiques.
  • La descente, avec son parcours plus long et risqué que les autres disciplines, est particulièrement concernée par cette nécessaire adaptation.

Et ça continue, encore et encore... Alors que jeudi, Federica Brignone, Christina Ager et leurs collègues avaient enfin pu effectuer un entraînement sur le site de Zermatt-Cervinia, après l’annulation de la veille, la séance de vendredi a sauté pour cause de vent violent. Un gros nuage menaçant plane sur les deux descentes programmées samedi et dimanche. Si au moins l'une d'entre elle a lieu, il s’agira d’un événement. La piste transfrontalière qui s’élance de Suisse, à 3.800 m d’altitude, pour finir 4 kilomètres plus loin et près de 1.000 m plus bas en Italie, n’a toujours pas accueilli de compétition depuis son introduction dans le calendrier de la Coupe du monde l’an dernier.

A ce jour, sur six descentes qui auraient déjà dû avoir lieu, aucune ne s’est tenue : pas assez de poudreuse en 2022, beaucoup trop cette année, sans parler des bourrasques. Ainsi, les hommes avaient déjà dû ranger leurs spatules et ronger leur frein samedi comme dimanche. La petite musique lancinante d’un décalage de la saison a donc de nouveau été jouée, par le vétéran Adrien Théaux cette fois. « Le calendrier doit être adapté », a assuré sur France Info le Français de 39 ans.

Les conditions météo ont eu raison des descentes masculines de Zermatt-Cervinia, les 11 et 12 novembre 2023.
Les conditions météo ont eu raison des descentes masculines de Zermatt-Cervinia, les 11 et 12 novembre 2023. - Marco Bertorello

« On n’arrive quasiment plus à nous préparer en été, sauf en Amérique du Sud. Pour les descendeurs, c’est aussi très difficile de trouver des pistes assez longues pour s’entraîner. Organiser des courses à haute altitude à cette période [de fin octobre à mi-novembre], c’est très compliqué. » Le Tarbais plaide pour des courses jusqu’« au mois d’avril, voire début mai ».

Le ski de compétition, « apéro » indispensable du ski de loisirs

Sur le papier, l’idée est séduisante. Mais en fouillant un peu… « On a une meilleure visibilité sur l’état du manteau neigeux et on prend moins de risques dans l’organisation des épreuves en fin de saison, indique le chercheur grenoblois Hugues François, auteur principal d’une étude sur l’impact du réchauffement climatique sur les stations de ski européennes. Mais il y a les enjeux économiques : en démarrant en avant saison, le ski de compétition contribue à l’attractivité des stations et entretient l’envie de pratiquer le ski. S’il commence plus tard, celles-ci ont moins de visibilité et le niveau de fréquentation s’en ressent. » Tous les professionnels du secteur, dont les équipementiers, ont tout intérêt à ce que les épreuves démarrent à l’automne.

Dans ce contexte, le fiasco de Zermatt-Cervinia, couplé à la polémique autour du glacier du Théodule attaqué à la pelleteuse pour tenter de boucher les crevasses sur cette piste baptisée Gran Becca, fait franchement désordre. « Le week-end dernier, c’est un zéro pointé, il n’y a pas eu une image de ski, déplore Jean-Pierre Vidal, champion olympique de slalom à Salt Lake City en 2002, et désormais consultant sur Eurosport. Faire une descente à plus de 3.000 mètres, ça augmente les risques. C’est comme lorsque vous êtes en voiture sur l’autoroute. A 120 km/h, ça va. Plus vous allez vite, plus c’est risqué. »

Le temps pourri de cet automne se range du côté des difficultés conjoncturelles, qui ne doivent pourtant pas éluder les problèmes structurels. « Dans le ski de compétition, il y a à la fois une recherche de précocité et d’un certain standard de qualité du manteau neigeux, observe Hugues François, ingénieur à l’INRAE (Institut National de Recherche pour l’Agriculture, l’alimentation et l’Environnement). Produire très tôt une neige de très bonne qualité va devenir de plus en plus compliqué. En début de saison, le nombre de créneaux de froid diminue, donc il en va de même pour la capacité à produire de la neige. Si on produit en début de saison et qu’ensuite la neige fond, le risque, c’est de ne plus avoir assez d’eau pour produire dans un second temps une nouvelle sous-couche. »

« Le climat change plus vite qu’on ne le pensait »

Dans ce paysage qui change et qui, globalement, se réchauffe, la descente reste la discipline la plus touchée. « Le slalom est plus court, avec beaucoup moins de prises de risque, moins de vitesse, compare Vidal, en spécialiste. En descente, vous vous retrouvez très vite à plus de 100 km/h. Dès que vous sortez de la piste, vous êtes en danger. Il y a plusieurs rangées de filets. Et on a de plus en plus de mal à disposer de pistes sécurisées pour l’entraînement des athlètes. »

« Le climat change plus vite qu’on ne le pensait, il y a un manque de réflexion autour de cela, poursuit l’ancien skieur. Quand Alexis Pinturault ne se déplace pas alors qu’il a décidé de faire de la descente son objectif de l’année, cela pose question. » Pour justifier son absence de la récente épreuve helvéto-italienne, le triple médaillé olympique français n’avait pas mâché ses mots chez nos confrères suisses de 20 Minutes : « Notre sport fait partie des plus touchés par le réchauffement climatique et, au lieu de changer notre système, de s’adapter, on fait tout le contraire. Cette compétition, surtout à ce moment-là de l’année, n’a pas de sens. L’épreuve n’est pas dans l’air du temps. Ça choque tout le monde. »

S’inspirer de la F1 et du surf ?

En résumé : il est de plus en difficile de commencer tôt la saison de descente, mais il semble impossible économiquement de la décaler pour la terminer au printemps. Alors, que faire pour alimenter le robinet à images ? « Trouver des formats plus souples », rétorque Vidal, qui ne manque pas d’idées, comme des entraînements chronométrés façon courses sprint en F1, ou encore des « waiting periods » de trois semaines, à la manière du surf. En fonction des prévisions météo, les organisateurs pourraient décider d’organiser des courses ou de « simples » entraînements.

La descente, déjà sujette par nature aux aléas de la météo, va devoir se réinventer puisque ceux-ci sont appelés à devenir de plus en plus nombreux. « C’est la discipline la plus médiatisée et la plus spectaculaire, rappelle le consultant d’Eurosport. On va se retrouver avec très peu de stations pour organiser ces événements, et peut-être avec des saisons où il y aura moins d’épreuves. Mais il y aura toujours des descentes. » Il n’y a plus qu’à croiser les bâtons.