Roland-Garros: De Barcelone à Paris, de lucky loser à winner, de plage à ocre... La folle histoire de Trungelliti

TENNIS Elle est déjà là, la belle histoire de ce Roland-Garros 2018...

William Pereira et Aymeric Le Gall

— 

L'Argentin Trungelliti à Roland-Garros
L'Argentin Trungelliti à Roland-Garros — AFP

De nos envoyés à Roland-Garros,

Qu’il le veuille ou non, Nick Kyrgios finit toujours par foutre le bazar. C’est plus fort que lui. En déclarant forfait dimanche pour son premier tour, l’Australien a privé Roland-Garros d’un derby explosif entre son poto Bernard Tomic et lui. Et il a surtout semé la pagaille en ouvrant la voie à un huitième lucky loser (heureux perdant, abrégé en LL sur les tableaux). Avant Kyrgios, sept joueurs avaient jeté l’éponge avant leur entrée en lice Porte d’Auteuil – contre une chez les dames. Un record depuis les sept de 2008, que l’on peut attribuer à la décision de l’ATP de verser la moitié de la prime du premier tour à qui abdiquerait avant de jouer plutôt que de faire acte de présence pour abandonner après avoir pris une roue de vélo dans la besace dans le seul but d'encaisser les pépètes.

>> C’est quoi, un LL ?: Un joueur éliminé au dernier tour des qualifications intégré au tableau principal suite à un forfait.

>> Les sept premiers lucky losers : Sergiy Stakhovsky, Peter Polansky, Oscar Otte, Jurgen Zopp, Simone Bolelli, Ruben Bemelmans et Mohamed Safwat.

Problème, le dernier cité était aussi le dernier perdant du troisième tour des qualifs à avoir pointé à Roland, condition sine qua non pour postuler au statut de LL.  

>> Cocasserie numéro une : le suivant sur la feuille, l’Indien Prajnesh Gunneswaran, a eu la mauvaise idée de s’inscrire au Challenger de Vicenza, en Italie. Eliminatoire, dans la mesure où le règlement ne permet pas à un joueur de figurer simultanément dans deux tournois différents. Ne touchez pas les 20.000 euros du premier tour, ne passez pas par la case départ. Ciao.

>> Cocasserie numéro deux : C’est donc à l’Argentin Marco Trungelliti, également reparti chez lui, qu’est revenu le plaisir de défier et battre Bernard Tomic sur le court numéro 9, lundi. L’avantage d’être installé à Barcelone plutôt qu’à Buenos Aires, c’est qu’on peu décider un beau matin d’avaler 1.000 bornes d’autovias et d’autoroutes en voiture avec sa mère Suzana, son frère André ainsi que sa grand-mère Daphnée (âgée de 79 ans) et arriver vers 23 heures sur Paname.

Plage, bitume, café et Paris

Un dernier jeu étriqué, un gros coup pour en finir et les bras levés au ciel pour célébrer la victoire la plus folle de sa carrière. L’histoire est belle, la joie de la mère, immense. On l’interpelle une fois, deux fois, trois fois, elle nous dit sans regarder que « oui, oui, bien sûr qu’on peut parler », nous prend par le bras comme pour nous dire de patienter. Elle n’a d’yeux et de sourire que pour son fils, dont elle cherche le regard comme si celui-ci était plus jeune de 20 piges et venait de sortir de l’école. Finalement, leurs regards se croisent, ils s’adressent un salut de la main, la mère avec plus d’enthousiasme que le fils, qualifié pour la troisième fois pour le deuxième tour de Roland-Garros (il avait sorti Cilic en 2016).

« C’est la première fois que je le vois gagner ici. Vous savez, c’est dur de suivre un fils tennisman », finit-elle par dire, toujours souriante, après avoir soudain retrouvé son « castellano ». La mère et la grand-mère étaient venues sur Barcelone « pour passer un peu de temps avec Marco », dont le clan avait décidé de louer une Seat Ibiza histoire de balayer un peu la région. Ils ont fini par ratisser plus large. La suite du récit appartient à Suzana, André et Dafne.

Comment avez-vous appris que Marco avait une chance de jouer le premier tour à Roland-Garros ?

André : On était à la plage à Barcelone et d’un coup on s’est rendu compte qu’il y avait un lucky loser, et un autre, et encore un autre. On s’est dit qu’il fallait y aller. « Bon, on fait quoi ? »… Les vols étaient trop chers, 500 euros, et on est nombreux. C'était pas possible. On a décidé de prendre la voiture, et c’était parti. Mais on n’était sûrs de rien en prenant la voiture, on savait qu’il y avait une possibilité de jouer

Suzana : On commençait à déjeuner et là on a appris par Twitter qu'il y avait beaucoup de lucky losers qui joueraient le premier tour, qu'il y avait une chance pour Marco. On lui a dit par texto que c'était très important qu'il aille à Paris. Et là, Marco est venu me voir me dire «maman, on va à Paris.» C'était la seule opportunité, il fallait la saisir.

Et c’était un long voyage ?

André : La vérité c’est que c’était relax. On est partis à 13h et on est arrivé à 23h [moyenne de 100 km/h dans le respect total du code de la route d’après nos calculs]. On a profité du voyage, on a pris du café, c’était bien, tranquille. C'était splendide. On a fait moitié-moitié, Marco s'ennuyait et voulait conduire donc on tournait toutes les trois heures [le respect du code de la route, on vous dit].

Suzana: On a beaucoup roulé, on s'est arrêté trois fois et c'était des arrêts très courts. On a tenu grâce au café. Après trois heures sans café, on a l'impression de ne plus vivre (elle rit). Marco aime beaucoup le café, il traîne toujours avec sa thermos de café. D'ailleurs je crois qu'on la lui a volée, mais c'est la première chose qu'il a mis dans son sac.On est arrivé à 23h, après il a fallu enregistrer notre arrivée à l'hôtel, on s'est couché tard.

Dafne: Moi ça ne me fatigue pas de voyager. J'adore voyager, j'en ai l'habitude en Argentine. 1.000 kilomètres? C'est rien!

Suzana: Elle s'adapte à tout! La seule chose à laquelle elle ne s'est pas adaptée, c'est le match. Elle s'était assise dans un coin à l'ombre et puis elle est partie après la deuxième manche.

[A Daphnée, la grand-mère], Pourquoi vous êtes partie après le deuxième set?

Dafne : J’étais très nerveuse, très nerveuse… En réalité c’est la première fois que je le voyais jouer. J’étais très nerveuse. C’était la première fois que je le voyais dans un tournoi professionnel.  

Vous allez rester avec lui à Paris ? Et visiter la ville ?

André : On va rester avec lui à Paris, oui. Nous, on était venus passer quelques semaines avec lui avec Barcelone, où il vit avec sa femme. On était de visite.

Dafne: C'est la troisième fois que je viens en Europe, seulement...

Suzana: Je ne suis jamais venue à Paris mais je ne sais pas si on aura le temps de visiter les lieux. Moi je veux rester à 100% avec lui, le suivre dans sa récupération, dans ses entraînements. 

La Tour Eiffel n'est pas très loin, vous aurez sans doute le temps d'y passer...

Suzana: (elle sourit) Merci du conseil. On va essayer, alors. Et puis ça dépendra aussi du temps que restera Marco.