Nicolas Camus
L'essentiel
- Zinédine Zidane, le nouveau sélectionneur des Bleus, adopte une communication très contrôlée et mesurée, refusant notamment les entretiens individuels avant ses débuts.
- Une posture qui s’explique par son statut à part, et surtout une volonté de garder le contrôle sur le début de son mandat. « Zidane est vu comme quelqu’un qui aime maîtriser son calendrier, qui ne se surexpose pas, et qui semble attaché à faire ses preuves avant de parler », analyse un spécialiste de la communication.
- La présence de Zidane, légende du foot dont l’aura dépasse le cadre du sport, représente en tout cas un défi inédit pour la communication de l’équipe de France. Même si l’on peut imaginer que tout ça s’estompera petit à petit quand les premiers matchs auront eu lieu.
Difficile de distinguer, dans la parole de Zinédine Zidane, ce qui est du ressort de sa réserve naturelle de ce qui a trait à la stratégie. C’est d’ailleurs ce qui fait sa force : cette sorte de mystère savamment entretenu, ces réponses souvent brèves mais avec toujours ce sourire et, dans le regard, cette apparente sincérité qui vous enveloppent et vous font vous sentir bien (g).
Une tendance se dégage tout de même sur ses premières semaines en tant que sélectionneur des Bleus. Les mots seront comptés, chez lui comme chez tous les membres de son staff. Ou plutôt, ils seront choisis. Une nécessité, car le statut du nouveau patron est à part. Jamais la fonction n’avait été incarnée par une telle légende, dont l’aura dépasse largement le cadre du sport. Tout le monde veut voir Zizou, l’entendre, parfois sur des sujets qui n’ont rien à voir avec l’équipe de France. Cela fait un peu partie de la fiche de poste.
« Faire ses preuves avant de parler »
Le Marseillais n’était déjà pas bien bavard sur les sujets de société quand il n’avait pas de fonction officielle, il ne va pas le devenir maintenant qu’il occupe le poste de ses rêves. Mais même pour parler terrain, il va falloir s’habituer à une parole plus rare. Dans un premier temps, en tout cas. Avant le début du rassemblement, le service de presse, désormais dirigé par l’ancien journaliste de Canal + Xavier Giraudon, a fait savoir que le sélectionneur, qui ne viendra pas en conférence de presse jusqu’à celle imposée par l’UEFA en veille de match jeudi, n’accorderait aucun entretien individuel. Pas même à L’Equipe donc, dans lequel on avait coutume de lire en longueur le projet du nouveau titulaire du poste avant ses grands débuts.
On a vérifié auprès d’un journaliste historique du quotidien, c’est une première – pour être tout à fait exact, la grande interview de septembre de Roger Lemerre, quand il a pris ses fonctions en 1998, avait eu lieu lors du deuxième rassemblement car il y avait eu un match amical au mois d’août -. Bref, ce que l’on pensait être un passage obligé ne l’est pas pour Zidane. Mais cela s’explique. « Il a tout le temps fonctionné comme ça. Au début, il bosse, il tient à ce qu’on le laisse travailler, et après il donnera une (interview) par-ci par-là », éclaire Ronan Boscher, qui a étudié le personnage de près pour l’écriture de son livre Coach Zidane, paru cet été (Ed. Hugo Sport).
Florian Ridard, spécialiste de la communication chez VAE Solis, développe :
« Zidane est vu comme quelqu’un qui aime maîtriser son calendrier, qui ne se surexpose pas, et qui semble attaché à faire ses preuves avant de parler. C’est peut-être pour cette raison qu’il est discret - pour ne pas dire secret - sur ses intentions et qu’il n’a pas donné par exemple de grand entretien avec la presse. Il attend probablement que ces mêmes intentions soient bien perceptibles pendant cette série de matchs pour prendre la parole. »
C’est le désir de tous les coachs, mais lui peut se le permettre car il est Zidane. Ça ne durera qu’un temps, bien sûr. Quand son mandat sera lancé, que ses Bleus auront disputé leurs premiers matchs, sans doute connu leurs premières difficultés, il sera jugé comme tous ses prédécesseurs et devra assumer pleinement la fonction.
On pouvait reprocher des choses à Didier Deschamps, mais pas de ne pas jouer le jeu médiatique. On le voyait en conférence de presse à chaque début de rassemblement ; ses prises de parole pouvaient durer s’il y trouvait des questions qui l’intéressaient – ou l’arrangeaient, aussi. On pouvait le lire en longueur à chaque rentrée et avant les grandes compétitions, et pas que dans L’Equipe. Son adjoint, Guy Stéphan, était également très disponible pour assurer le service après-vente.
De manière générale, il y a la volonté d’une communication « pas verrouillée, mais cadrée », souffle-t-on en interne. Comme le sélectionneur l’a dit lors de l’annonce de sa première liste vendredi, « Clairefontaine, c’est Clairefontaine ». Comprendre que le cadre installé au Château est la base du projet global qu’il compte mettre en œuvre, et gare à ceux qui en déborderont.
On en a eu un premier exemple avant même le début du premier rassemblement. Marc Retali, qui devait occuper le poste de podologue au sein du staff, a finalement été écarté après avoir raconté sur RMC comment il avait été embarqué dans l’aventure. Il ne la vivra pas pour ne pas avoir respecté le devoir de réserve attendu. Cela n’étonne pas Ronan Boscher. « Ça indique une direction, pose l’auteur. C’est une espèce de rigueur centrée sur ce qui se passe à Clairefontaine. Je pense qu’il veut une espèce de bulle. Comme lui l’a vécu en 1998-2000, il veut retrouver ça. »
La théorie de la « sincérité par omission »
Tout le monde est prévenu, ce sera comme ça avec Zidane. Cela concerne son staff comme ses joueurs. Le journaliste espagnol Francisco Javier Sanchez Palomares, rédacteur en chef du site madridiste La Galerna, se souvient du fonctionnement de l’ancien meneur de jeu lorsqu’il était à la tête du Real : « Son autorité sur les joueurs était telle qu’il parvenait à convaincre de grandes stars de faire pour l’équipe des choses que d’autres entraîneurs n’auraient peut-être pas réussi à obtenir. Mais si tu le décevais, il te mettait au ban. »
Ce qui peut être lu comme une certaine sévérité serait en réalité un besoin quasi vital de se sentir dans un environnement de confiance. D’ailleurs, Zizou le réservé peut aussi sortir les crocs s’il estime que le contrat tacite n’a pas été respecté. Lors de son deuxième passage au Real, il s’était montré plus incisif face à la presse et avait fini par claquer la porte car les conditions n’étaient, de son point de vue, plus réunies. « Il est attentif à ce que ce soit étanche entre le vestiaire et l’extérieur, pour pouvoir travailler sereinement », appuie Boscher.
Jusqu’à l’obsession ? « Plutôt une volonté de contrôler son message, nuance Francisco Javier Sanchez Palomares. Au Real, il disait exactement ce qu’il voulait dire et ne se laissait presque jamais entraîner sur le terrain que lui proposait le journaliste. Dans La Galerna, j’ai écrit à l’époque que l’une de ses caractéristiques était une sorte de "sincérité par omission" : plutôt que de mentir ou de nuire à quelqu’un, il préférait se taire. »
« Cela correspond à une culture de club, moins à une culture d’équipe nationale », objecte un suiveur des Bleus. On ne peut pas dire que le sujet est un casse-tête pour le service de presse, mais il nécessite une réflexion particulière et des ajustements, forcément. « Zidane est en soi un objet de communication supplémentaire à appréhender, glisse une source proche de la FFF. Dans les différentes séquences qui entoureront les rassemblements et les matchs, sa communication sera aussi importante que celle autour des joueurs et de l’équipe. Parce qu’il est plus connu que tout le monde. Et ça, c’est un truc auquel l’équipe de France n’avait jamais été confrontée. »
Les négociations entre l’ancien numéro 10 et la Fédération au sujet des personnes qui l’entoureraient ont été âpres et fait l’objet de beaucoup d’allers-retours. « Il a besoin d’avoir le contrôle. Il ne s’entoure que de proches ou de gens qui ont la même mentalité que lui, qui rentrent dans son moule », analyse Florian Ridard.
Toute l'actu des BleusCar il y a un aspect à ne pas négliger dans le fait de voir Zidane à ce poste : l’émotion que cela procure à chacun, après des années d’attente. Et les émotions, cela peut faire perdre le contrôle. « C’est pour ça qu’il a raison de mettre un cadre », résume le spécialiste de la communication. Finalement, tout le monde est en train de découvrir ce que c’est d’avoir l’idole du peuple à nouveau à la maison. Et ça nécessite forcément un temps d’adaptation.