Qatar 2022 : Finie la Coupe du monde populo, place au Mondial des « gens aisés » et des « influenceurs »

FOOTBALL Craignant une baisse de l'affluence au Mondial 2022 en raison des tarifs exorbitants pratiqués, les organisateurs ont axé leur communication sur un public plus aisé, en faisant appel à des influenceurs réputés dans le monde

Aymeric Le Gall, avec Antoine Huot
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Les supporters qui voudront encourager les Bleus au Qatar devront débourser des sommes folles.
Les supporters qui voudront encourager les Bleus au Qatar devront débourser des sommes folles. — Mladen ANTONOV / AFP
  • Les tarifs exorbitants des billets de match, d’avion et des hébergements, font craindre une désertion des supporters lors du prochain Mondial de foot au Qatar.
  • Alors, pour tenter de rameuter du monde dans ses stades, le comité d’organisation a fait appel à des influenceurs pour communiquer auprès de leurs abonnés.

Dans son costume tiré à quatre épingles, le grand raïs du football mondial nous l’a promis juré lors du tirage au sort : le Mondial au Qatar sera « la plus belle coupe du monde de l’histoire » ou ne sera pas. La veille, dans un entretien accordé à l'AFP, son grand ami Noël Le Graët se disait quant à lui « très content de jouer au Qatar ». Pourtant, quand on parle aux supporters, ce n’est plus du tout la même musique.

Après une réunion avec le Supreme Committee, le comité d’organisation de la Coupe du monde, Anne Costes a avalé sa tisane de travers en apprenant les conditions tarifaires et d’accueil à Doha l’hiver prochain. « J’ai été surprise, je m’attendais, vu les casseroles qu’ils ont sur la question des Droits de l’homme, à ce qu’ils soient nickel d’un point de vue organisationnel. Alors qu’en fait pas du tout, il n’y a rien qui va », regrette la vice-présidente des Irrésistibles Français, le principal groupe de supporters des Bleus.

Un système de billetterie qui fait grincer des dents

Des billets bien plus chers qu’il y a quatre ans en Russie, des hébergements trop peu nombreux (et trop coûteux) pour accueillir les centaines de milliers de supporters du monde entier et, cerise sur le gâteau, un système de billetterie inédit rendant toute organisation en amont quasi-impossible. Après avoir ouvert une première session de vente de billets pour des matchs aléatoires, et donc à destination d’un public moins concerné au quotidien par la chose footballistique, les supporters – les vrais, si l’on ose dire – n’ont pu lancer leur chasse aux billets que mardi dernier.

Problème, avec le nouveau système de tirage au sort mis en place par la FIFA, les supporters devront attendre le 31 mai pour savoir si leur réservation a été validée. « Ce n’est qu’à partir de là, une fois qu’on aura notre numéro de commande, qu’on va pouvoir réserver nos hébergements, explique Anne Costes. Mais à cette date, restera-t-il encore des hébergements disponibles ? Et si oui, à quel prix ? ».

Tout le problème est là. S’il est possible à l’heure actuelle de trouver des logements (spartiates) à des tarifs à peu près abordables, ils risquent d’être pris d’assaut par ceux ayant profité de la vente grand public, laissant les supporters traditionnels sur le carreau. Une fois que les logements chez l’habitant seront réservés, le gros de la troupe aura alors le choix entre des chambres sur les paquebots MSC ou dans les luxueux hôtels hors de prix.


Oh, il y aura bien aussi 5.000 places de camping en plein désert, mais ça reste léger pour faire dormir les 1,2 million de touristes attendus par le comité d’orga. « Sur le site il y a juste la photo d’une tente posée sur une dune dans le désert… Nous, on a des adhérents qui ont 60, 70 ans, on ne va pas les faire dormir un mois sur un pauvre matelas dans une tente igloo ! », s’étrangle la vice-présidente des IF. Contactée par 20 Minutes, la FFF estime de son côté qu'« il est prématuré de parler de l’accompagnement des supporters car il n’y a rien de concret ni d’acté. La Fédération attend les bonnes infos sur l’hébergement. Elle travaille aussi avec deux agences qui tentent de faire les tarifs les plus intéressants possible. » « On a des contacts réguliers avec eux mais ils sont comme nous, ils n’ont pas beaucoup d’infos et ils se font un peu trimballer », compatit Costes.

Budget en hausse, affluence en baisse

Avec une entrée de gamme à 100-150 euros par tête de pipe et par nuit, faites le calcul pour un supporter qui aurait décidé de suivre son équipe jusqu’au bout… Si les Bleus allaient jusqu’en finale, un Français devrait sortir au bas mot 6.000 euros de sous son édredon. Soit le double de ce que les fans tricolores avaient payé pour le Mondial en Russie. Et on ne parle là que du tarif pour les billets d’avion, de match et l’hébergement. « Je ne sais pas s’ils se rendent compte de ce que des sommes pareilles représentent pour des gens normaux entre guillemets », hallucine Anne Costes.

Chargée d’annoncer la douloureuse nouvelle à ses adhérents, celle-ci s’est dite « dépitée ». « Autant nous, au bureau des IF, on avait déjà quelques bribes d’informations, autant le gros de nos membres a tout découvert d’un seul coup. On a clairement dégoûté pas mal de monde », lâche-t-elle, impuissante. A l’arrivée, très peu de supporters historiques pourront se permettre de faire le déplacement pour encourager les Bleus.

« On était 600 IF en Russie, poursuit-elle. Cette année s’il y en a 50-100, ça sera déjà pas mal. Pour vous donner un exemple, sur les quatorze personnes qui composent le bureau de l’asso, neuf sont allées en Russie. Aujourd’hui il n’y en a qu’une… »

On risque donc de se retrouver avec un parcage français plus clairsemé qu’un meeting de Nicolas Dupont-Aignan. On exagère (à peine). Chez les IF, on se demande même si les organisateurs ne vont pas remplir les vides avec des locaux à qui on donnerait des drapeaux tricolores. « On risque une sélection par l’argent. À travers la question du logement, les organisateurs démontrent le peu d’intérêt accordé aux supporters. Le public est la dernière des priorités. Il y a l’idée que, quoi qu’on fasse, on trouvera toujours du monde pour s’y rendre », analysait Ronan Evain, le président de Football Supporters Europe chez nos confrères d’Ouest-France.

Après les Marseillais à Dubaï, voici les influenceurs à Doha

Du haut de sa tour d’ivoire, la FIFA n’est pas dupe pour autant. Elle a vite compris qu’il fallait viser un autre public que celui que l’on voit traditionnellement à une Coupe du monde si elle ne voulait pas se retrouver avec des stades vides en mondovision. Sur France Info, Fabian Tosolini, un autre IF, résumait ainsi la stratégie des têtes pensantes : « C’est un Mondial de riches, d’influenceurs de Tik Tok et d’Instagram ».

En effet, pour appâter ce que Ronan Evain appelle un « tourisme premium », le Supreme Committee a déroulé le tapis rouge aux influenceurs du monde entier pour lui faire de la publicité. Ainsi, pendant une semaine, ces VRP d’un genre nouveau ont été invités au frais de la princesse (ou ici, de l’émir Al Thani) à découvrir tout ce que le Qatar avait de plus beau à offrir. Au menu : visite des stades, des musées, virée en quad dans le désert, shooting photos et soirées mondaines.

C’est comme ça que le Sénégalais Jaaw Ketchup, 1,4 million d’abonnés sur Instagram, s’est retrouvé à Doha avec 24 autres influenceurs venus des quatre coins du monde. En échange de cette semaine tout frais payé, « on devait partager ça avec notre communauté pour qu’elle s’implique carrément dans cette Coupe du monde », explique-t-il. Si les retombées d’une telle opération de communication sont inquantifiables pour la FIFA et le Qatar, elles le sont pour Jaaw Ketchup.

« Avec les autres influenceurs, on a fait connaissance, ça nous a permis de gagner d’autres publics de différents pays. Dans mon audience, 77 % vient du Sénégal., 5 % France, 4 % Italie… Et ça a augmenté avec ma participation à ce tirage au sort. Il y a eu un retour plus important que d’habitude, ça s’est vu dans les statistiques. »

S’il n’a rien d’un influenceur, David était lui aussi du voyage après avoir gagné son ticket lors d’un concours de supporters. S’il assure qu’il n’y avait « pas d’obligation à créer de contenu, juste une incitation », ce membre du Qatar Fan Leader Network, créé par le Supreme Committee, a conscience d’avoir participé à une opération de com' clé en mains. « Tout le monde utilise tout le monde, relativise-t-il. Oui, ça les arrangeait qu’on soit là-bas pour partager ce qu’on a fait. Après, tant que tout est clair… » Invités à en faire de même, les Irrésistibles Français ont décliné l’offre. Et Anne Costes de conclure : « Il était hors de question de faire la com' du Mondial. On veut garder notre indépendance et notre liberté d’expression sur les sujets qui fâchent. Le truc où il faut dire que "c’est trop super le Qatar", non, jamais. »