France-Suède ou France-Samoa: Comment le foot a (re)gagné sa popularité face au rugby

RUGFOOT Les Bleus de Deschamps (re)font rêver davantage que ceux de Guy Novès…

J.L.

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Moussa Sissoko et François Trinh-Duc ne font pas le même sport, mais souvent le même geste
Moussa Sissoko et François Trinh-Duc ne font pas le même sport, mais souvent le même geste — SIPA

Ce n’est pas un papier qui va nous faire des amis, mais puisqu’on peut devenir président de la première puissance mondiale en insultant la moitié de ses habitants, aucune raison de se retenir. Vendredi, c’est France-Suède en foot, samedi, c’est France-Samoa en rugby, et il est temps de parler vrai aux gens qui nous lisent : on en n’a pas grand-chose à carrer de France-Samoa. Il y a encore deux ans, on vous aurait proposé un traitement équivalent. D’ailleurs, on a le souvenir d’un papier plutôt sympa sur la réputation de « coupeurs de tête » des valeureux samoans, publié dans ces colonnes. Mais, ça c’était avant que la France ne se désintéresse du rugby.

>> A lire aussi: Comment le foot et le rugby sont devenus inconciliables 

On entend les cries d’orfraie d’ici. « Mais comment vous pouvez dire des trucs pareils, tous les sondages le prouvent, les Français préfèrent le rugby ». Pas faux. Le dernier date du printemps dernier. +10 points pour les fans de cassoulet.

La bonne blague. Sans doute les mêmes qui racontent qu’ils vont voter démocrate et qui finissent par choisir Donald Trump dans l’isoloir. Des preuves ? Pas de soucis. France-Suède se déroulera à guichets fermés à Saint-Denis, comme le France-Côte d’Ivoire qui suit à Lens. Pendant ce temps, les billets pour le France-Australie de la semaine prochaine sont bradés à moitié prix afin de remplir le troisième anneau du Stade de France. Ce n’est pas juste une question de mauvais timing. Le France-Italie d’ouverture du tournoi des VI nations n’avait déjà pas attiré grand monde, deux mois après le désastre national contre la Nouvelle-Zélande en quarts de finale de la Coupe du monde.

« La difficulté en France est l’appropriation de la sélection. Il faut que ça gagne ou que ça joue bien pour qu’il y ait un vrai engouement, nous expliquait Nicolas Hourcade, sociologue spécialiste des supporters, dans la frénésie l’Euro. On voit des progrès, avec un noyau d’Irrésistibles Français qui lance des chants et de plus en plus de gens qui suivent pour encourager les Bleus ».

Pour le dire clairement, puisqu’on fréquente le Stade de France assidûment pour le boulot, l’ambiance sur place a suivi la courbe des résultats de la sélection. En 2010-2011 (Grand Chelem conclu à la maison, finale mondiale perdue d’un rien), c’est au rugby qu’on entendait le plus de bruit. Aujourd’hui, c’est à se tirer des balles : il fait froid, on entend trois pauvres « Allez les Bleus » de temps en temps et même la Peña Baiona n’y croit plus.

Tout le contraire des matchs de la bande à Deschamps, où on va parfois jusqu’à se lancer des chants d’un virage à l’autre, truc de dingue. Y compris pour un France-Bulgarie à l’intérêt sportif tout à fait relatif pour un amateur de foot. Evidemment, tout ça est très lié à la dynamique sportive, et le XV de France finira bien par redevenir une équipe vaguement compétitive un jour.

Mais, et c’est plus intéressant, le rugby est aussi en train de perdre sur le terrain culturel, qu’on lui pensait acquis définitivement. Les fameuses « valeurs » de l’ovalie dont on se demande bien où elles sont parties se planquer (sans doute quelque part avec ce foutu Talent D’or de la Société Générale). Prenons-les une pas une.

  • « Le rugby n’est pas pourri par l’argent comme le foot »

Bien sûr. C’est d’ailleurs bien pour ça que le championnat de France se paye des stars de l’hémisphère Sud à des prix indécents, grâce à des investissements privés importants et des droits TV en pleine bulle spéculative. Pour info, les Bleus du foot jouent (aussi) pour l’amour du maillot gratuitement et la prime prévue en cas de victoire à l’Euro (300.000 euros) ne dépassait pas de beaucoup celle dévolue aux rugbymen s’ils avaient remporté la Coupe du monde 2015 (180.000 euros).

  • « Les footeux se la pètent et on ne peut pas les approcher comme au rugby »

Alors désolé de vous décevoir, mais non. Parole de journaliste qui a couvert aussi bien la Coupe du monde 2015 de rugby que l’Euro 2016 de foot, ça se vaut, surtout depuis que Guy Novès a décidé de fermer les écoutilles. Deux joueurs pour tout le monde avant le match et point barre, c’est le même régime qu’à Clairefontaine les semaines de match international. Du point de vue du public, c’est kif-kif bourricot. Un entraînement ouvert aux supporters, et rideau. C’est d’autant plus cruel dans le cadre de Marcoussis, où les Bleus auront cumulé presque trois semaines de résidence avant le dernier match de série de tests face à la Nouvelle-Zélande.

  • « Il y a vachement plus de spectacle au rugby »

Si vous supportez les Blacks peut-être, mais sinon, on ne voit pas. Sans remettre sur le plateau les années Saint-André, la révolution de l’ère Novès n’a pas sauté aux yeux. Une victoire volée face à l’Italie et une défaite en Ecosse, les deux seules nations sur qui on pouvait rouler tranquille dans un passé pas si lointain, ça nous fait pas un bilan bien folichon. Alors que de l’autre côté, on arrive à marcher sur l’Allemagne, à vibrer avec Gameiro,/à tomber amoureux de Sissoko/ à chanter notre amour pour Umtiti. Il n’y a pas photo.

  • « Ouais d’accord, mais le rugby de club marche bien, c’est autre chose que la L1 »

Vraiment, vous trouvez ? Non, parce que niveau querelles de clocher, on est plutôt pas mal, entre le psychodrame Boudjellal lors des élections à la LNR ou l’accouchement tortueux d’une énième convention censée donner les moyens à l’équipe nationale de dominer l’univers. Sa principale mesure ? Donner les joueurs à Guy Novès pendant toute la durée du tournoi cet hiver. Wahou, incroyable. C’est trop gentil, fallait pas.

Joris Vincent, maître de conférences à l’université de Lille 2, et historien du rugby : « Si vous lisez entre les lignes des dirigeants rugbystiques, on a encore une volonté de cultiver cet entre soi. A part des chefs d’entreprise comme Lorenzetti, il n’y a pas vraiment d’envie d’ouvrir leur milieu, parce qu’ils ont peur de perdre le pouvoir. Le rugby est un micropouvoir dans les localités, dans les régions. »

Bref, le rugby français transmet la douloureuse impression de mourir à petit feu, et même de se complaire dans une certaine médiocrité, au risque de devoir écrire tout le contraire dans quinze jours quand on battra les Blacks. En attendant, misez plutôt sur le match des Bleus de Pogba contre la Suède pour vous amuser. En plus, Zlatan et son boulard ont mis les voiles, vous n’avez donc plus aucune excuse officielle pour détester le foot.