Eurobasket: Quand la NBA flique la moindre blessure des Bleus

BASKET-BALL Le staff tricolore doit faire avec la surveillance accrue des employeurs des joueurs pendant les compétitions internationales…

J.L. avec R.B.

— 

Nicolas Batum et Tony Parker lors de France-Géorgie, en amical, le 21 août 2015.
Nicolas Batum et Tony Parker lors de France-Géorgie, en amical, le 21 août 2015. — CHARLY TRIBALLEAU / AFP

Dans les polars ordinaires de fin de soirée, ils auraient le rôle du type à l’imper gris passe-partout qui épie le héros derrière le journal du matin, accoudé à un lampadaire tristounet. C’est comme ça qu’il faut imaginer les fameux « scouts NBA » dans les tribunes de l’Arena de Montpellier, zyeutant discrètement les matchs des Bleus et des autres. Leur couverture officielle ? Découvrir les nouveaux talents européens de demain. Leur vrai boulot ? Cafter fissa au proprio dès que Boris Diaw ou Rudy Gobert ratent une marche dans l’escalier, au cas où leur cheville casserait en petits morceaux.

« Le rapport de force ? Il est simple », résume Patrick Beesley, le directeur technique national (DTN) du basket français chargé de la liaison transatlantique. « Ce sont eux qui paient le joueur. Nous, on les utilise. On ne pèse rien du tout, le jour où ils disent qu’il rentre… Ils ont le dernier mot. » Un théorème qui ne manque jamais. Cette année, c’est Alexis Ajinça qui y a eu droit pendant la préparation. Le pivot tricolore a caché ses douleurs aux tendons tout l’été, jusqu’à ce que l’info remonte à son club des Pelicans. « Je pensais pouvoir me soigner et faire mon job avec l’équipe de France. Mais ma franchise a décidé de ne pas prendre de risque. Je quitte mes coéquipiers avec peine. La frustration est grande », a pesté le garçon. En vain. Ajinça sait qu’il doit obéir s’il ne veut pas être blacklisté en rentrant. « Alexis, il n’était pas blessé, précise Beeslay. Il ressentait une douleur et ça ne l’empêchait pas de jouer. Le joueur aurait pu résister aussi. Mais s’il dit : "J’ai mal et je rentre", on ne peut rien faire. »

 

Ce n’est pas faute de garanties, pourtant. « Le travail se fait en amont avec les franchises NBA. On les démarche pour leur dire qu’on aura besoin des joueurs pour une compétition. Au début de la préparation, ils sont presque tous venus à l’Insep pour voir si on travaille dans l’esprit qu’ils souhaitent. Par exemple, Rudy Gobert a un travail de prépa physique personnalisé et sa franchise voulait être sûre que l’on travaille dans cet esprit. Ils sont repartis sécurisés. » En clair, le travail de pédagogie est énorme. Et la prise de risque minimale. Le staff des Bleus transpire encore quand on lui parle du cas Batum. Chauffé par l’ambiance de Bercy lors d’un amical contre l’Espagne en 2012, le nouvel ailier des Hornet, pas encore couvert par les assurances, avait insisté pour jouer cinq minutes. On vous laisse imaginer le cataclysme si ça s’était mal fini.

Une fois que la compétition a démarré ? C’est à peine plus rassurant. Patrick Beesley a le téléphone qui chauffe à chaque fin de match. « Ils sont au courant de tout. Quand les médias évoquent des problèmes, ça a tendance à les « exciter », à les alimenter en information. Nous, on a tendance à minimiser. Quand Evan Fournier s’est retourné le doigt à Rouen, voilà quoi… Ils sont tout de suite plus vigilants. Quand on fait une IRM, on envoie de suite les photos par mail pour leur équipe médicale. » Cela suffit rarement. En 2009, Parker, gêné par sa cheville, avait reçu un texto laconique de Peter Holt, le président des Spurs. « Départ demain matin de Paris par l’avion de 9 h 25 pour Houston. Le billet est sur ton portable ». Deux ans plus tard, Vincent Collet a dû prier nuit et jour pour que San Antonio relâche son meneur vedette malgré une blessure à l’œil en boîte de nuit. Les grands clubs européens commencent à s’en inspirer, d’ailleurs. Demandez à Thomas Heurtel, retenu prisonnier par l’Efes Istanbul juste avant le début de l’Euro pour une raison obscure.

Dis donc c’est quoi ce pansement sur le nez Tony ? Tu es blessé ?

Pas de quoi désespérer Beesley et les Bleus, qui arrivent bon mal an à rassembler le gros du contingent américain chaque été. « L’arrivée des joueurs européens en NBA a tout de même changé les choses. La première fois que je suis allé à San Antonio il y a douze ans, on m’a presque demandé d’où je venais. Aujourd’hui, il y a une forme de respect de notre travail, Pour l’anecdote, Greg Popovich m’a envoyé en juin une carte écrite à la main me disant qu’il me remettait avec fierté ses joueurs. Celle-là, je l’ai encadrée dans mon bureau. » C’est mieux qu’un texto avec un billet d’avion, pas de doutes.