Gustavo Kuerten: «Je crois que j'aurais beaucoup embêté Rafael Nadal»

TENNIS Triple vainqueur à Roland-Garros, «Guga» se penche sur le tennis de 2012 et sur l'édition actuelle du Grand Chelem parisien...

Propos recueillis par Antoine Maes
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Gustavo Kuerten, le 6 juin à Paris.
Gustavo Kuerten, le 6 juin à Paris. — G. LABARTHE / 20 MINUTES

Le public français lui a dit au revoir un jour de mai 2008. A même pas 32 ans, le triple vainqueur de Roland-Garros était venu faire ses adieux au court Philippe-Chatrier, lui qui en fut si longtemps le chouchou. Quatre années plus tard, c’est en tant que patron de sa fondation d’aide aux enfants défavorisés qu’il se présente. De là ne sortira probablement pas le prochain Kuerten du tennis brésilien: «Chez nous, il ferait aussi du foot, du volley, de la peinture et de la comédie…», se marre «Guga». Dans la demi-heure d’entretien qu’il a accordé à 20 Minutes, il est d’ailleurs surtout question du sport qui a fait de lui le roi de la terre battue.

Le Brésil attend-il toujours le nouveau Gustavo Kuerten?

Les gens ont beaucoup d’espoir, c’est presque de l’anxiété. «Quand va-t-il arriver? Et comment?». Nous avons besoin de plus de qualités, dans beaucoup de domaines. On a assez de joueurs, peut-être pas autant que la France, mais le Brésil est assez grand. Après, nous sommes trop jeune, tout frais dans le tennis, nous n’avons pas d’histoire. C’est un grand objectif pour moi, de mobiliser mon pays, d’aider la fédération, de créer une école pour les jeunes tennismen. Si on arrive à faire partager notre savoir dans un pays comme le notre, on aura des joueurs. Je crois qu’on devrait en avoir au moins cinq ou six dans le top 100 et trois ou quatre dans le top 20. 

Le Kuerten au sommet de son art aurait-il pu battre un Nadal, un Djokovic ou un Federer?

J’ai joué contre Roger à plusieurs reprises. Et je ne me suis pas senti largué. Mais ces dernières années, on a l’impression que le jeu est devenu beaucoup plus dur. Je suis certain que mon jeu se serait amélioré à force de jouer contre quelqu’un comme Nadal. C’est ce qui lui est arrivé d’ailleurs. Djokovic l’a poussé dans ses retranchements. Si j’avais eu la condition physique pour me battre, je crois que je l’aurais beaucoup embêté. 

Vous regrettez d’avoir dû vous retirer sur terre et de ne pas l’avoir joué?

Mes blessures ne m’ont pas laissé jouer mon meilleur tennis. Sans ça, j’aurais forcément joué des gros matchs ici contre Nadal, au moins de 2004 à 2008. J’aurais pu jouer Djokovic aussi. Mais ce n’est pas bon pour moi de regarder la vie comme ça. Je préfère retenir que j’ai réussi beaucoup de choses, et beaucoup plus que ce que je pensais réussir quand j’étais enfant. 

Quand vous regardez le tennis actuel, et que vous voyez que les quatre premiers se partagent les tournois, vous trouvez ça excitant ou ennuyeux?

On a eu des temps ennuyeux il y a deux ou trois ans. Aujourd’hui, c’est plus excitant. Djokovic, Nadal et Federer se bagarrent, gagnent, perdent, se défient… Ils ont amené le tennis dans une autre dimension. Jouer quatre heures sans rater une seule frappe… En tennis, c’est un sommet. 

Pour vous, c’est surprenant de voir Murray ou Djokovic, pas spécialement des «terriens», être si bons à Roland-Garros?

Si vous allez à Wimbledon ou à l’US Open, c’est moins rapide qu’à mon époque. Et aujourd’hui, ils jouent partout dès leur plus jeune âge, parce que si tu veux être numéro 1, 2 ou 3, tu dois être bon partout. Et c’est plus juste je crois. Tu joues bien, tu as toutes chances. Pas seulement si tu es un bon serveur. Ca c’est fini. 

C’est la fin des spécialistes?

Oui, il n’y a plus de spécialiste de la terre. Nadal ne peut pas être considéré comme un «terrien». Il a gagné tous les tournois majeurs. De mon temps, c’était dur de gagner sur gazon. 

«Roland, pour moi, c'est un endroit sacré»

Vous serez en tribune pour le match Djokovic-Federer. Quand vous regardez ce genre de match, il n’y a pas une part de vous qui a envie de jouer avec eux?

Quand tu t’approches, tu ressens ces sensations. C’est bien de ressentir ça. Ca veut dire que ce que tu as vécu a une grande valeur. Roland pour moi, c’est un endroit sacré. Chaque coin est lié à quelque chose de spécial. J’ai amené ma fille pour la première fois cette année. Pour moi, c’est «sagrado», je me sens à la maison. Je n’aurai pas pu choisir un meilleur endroit pour avoir du succès. 

Vous lui dites quoi à votre fille quand vous lui faites la visite?

Elle a six mois seulement donc elle ne comprendrait pas! Et puis je n’aime pas trop parler de moi. Quand elle sera plus grande, je crois que je demanderai à ma femme de lui raconter tout ça. 

Si vous deviez parier une bouteille de champagne, vous miseriez sur Djokovic ou Federer?

Sur Novak, je pense… Bizarrement, il est moins à l’aise cette année que les années passées. Mais son match contre Tsonga va le faire basculer. Ca m’est arrivé: tu sauves une balle de match, tu te crées une nouvelle vie et tu te sens imbattable. Je crois qu’il a plus d’armes. Il est favori. 

Un favori qui a perdu beaucoup de sets les tours précédents…

En tennis, tu dois mieux jouer que ton adversaire, mais longtemps. Au foot, tu peux bien jouer cinq minutes et gagner. En tennis c’est dur, tu dois jouer pendant au moins deux heures mieux que le gars d’en face. Ca donne beaucoup plus de chances aux meilleurs de gagner. 

Le tennis est donc le sport le plus «juste»?

Oui. C’est presque impossible de jouer plus mal que ton adversaire et de gagner. Tu peux mal jouer un set… Mais en tennis, 99% des meilleurs joueurs gagnent. C’est pour ça que c’est juste. 

«Nadal, tu dois déjà te persuader que tu es capable de le battre»

Si vous êtes l’entraîneur du joueur qui doit affronter Nadal en finale, vous lui conseillez quoi?

C’est dur. Si tu viens avec une stratégie, lui arrive avec une autre qui est encore meilleure. Cette année, il ne montre pas ses difficultés des années passées. Il est plus agressif. Il est meilleur en revers, meilleur au service… 

Vous ne répondez pas à la question…

Tu dois déjà te persuader que tu es capable de le battre! Et c’est le plus dur. L’être humain s’habitue très vite à la routine. Nadal est à l’aise, surtout sur terre, il sait qu’il va gagner. Et le joueur d’en face pense en plus que c’est vrai. 

Ca marche aussi sur Federer ou Djokovic?

Oui, mais ça évolue. Djokovic reste sur deux défaites de rang contre Nadal, il n’a plus cet avantage. C’est ce qui est extraordinaire: ils savent qu’ils doivent s’améliorer tous les ans s’ils veulent rester tout en haut. 

Djokovic, Nadal, Federer, Murray… Ces quatre-là vont régner sur le tennis pour combien de temps?

Celui qui jouera le moins, c’est Federer, mais il peut jouer encore trois ans. Les autres, encore au moins cinq ans. On va les voir soulever des trophées du Grand Chelem pendant un paquet d’années.