Romain Mesnil: «Yannick Noah met le doigt sur l'hypocrisie générale»
INTERVIEW•Le perchiste français ne trouve pas irresponsables les propos de l'ancien tennisman...Propos recueillis par Romain Scotto
Toujours très engagé contre la triche dans le sport, le perchiste français apprécie les propos de Yannick Noah qui dénonce l’impasse dans laquelle se trouve la lutte contre le dopage. Romain Mesnil ne cautionne pas l’idée de légaliser le dopage, mais serait curieux de voir à quoi ressemblerait une génération de sportifs chargés en toute impunité.
Comment accueillez-vous les propos de Yannick Noah qui propose notamment de légaliser le dopage?
Ce que j’aime, c’est qu’il met le doigt sur l’hypocrisie générale. Ses propos deviennent politiques parce qu’il fustige les Espagnols. Mais je pense que ce n’est pas le fond de son propos. C’est l’hypocrisie dans le dopage en général. Finalement, il n’y a pas de solution si ce n’est de légaliser le dopage pour l’égalité des chances. Il dit qu’on est dans une impasse, si on veut avoir une égalité des chances dans certains sports dans lesquels il y a beaucoup d’argent et où le physique compte beaucoup. C’est bien de voir quelqu’un s’exprimer comme ça. Parce que ce ne sont pas les politiques qui le feront. Moi, je ne fais pas partie des gens qui trouvent ces propos irresponsables.
Vous partagez son point de vue?
C’est un point de vue extrémiste. Mais je fais partie de ceux qui sont contents de la tribune de Noah. Et je ne suis pas le seul. Il y a beaucoup de sportifs qui en ont par-dessus les baskets. Cela pose des problèmes. Evidemment, je ne souhaite pas que le dopage soit légalisé parce que je veux faire un sport propre et me battre avec mes armes. Si on légalise le dopage, moi j’irai faire du cricket ou des échecs. Enfin, autre chose. Mais je suis d’accord avec le sens de son propos. Il montre bien l’hypocrisie et l’impasse. Il n’y a pas de solution miracle, sauf légaliser le dopage. D’ailleurs, ce serait bien de le faire et voir ce qui se passerait sur une génération de sportifs. A quel âge on mourrait? On pourrait faire un test sociologique et derrière les autres générations refuseraient le dopage.
Qu’entendez-vous par «hypocrisie»?
Dans le sens où on sait qu’il y a beaucoup de dopage dans certains sports et on se cache les yeux, comme si de rien n’était. Il y a des enjeux politiques qui font qu’on arrive à masquer plusieurs affaires. Ça arrivait dans les années 80- 90. Quand on voit que Carl Lewis était dopé jusqu’aux dents et qu’on ne l’a appris que largement plus tard… il y a une hypocrisie.
Vous parlez aussi d’impasse?
Je parle d’impasse dans le sens où dans certains sports, où il y a beaucoup d’argent, comme le cyclisme, le tennis, où on ne peut pas gagner sans dopage. Il y a des soupçons. On commence à en entendre parler dans le foot. Honnêtement, moi si j’ai des enfants qui veulent faire du vélo, je leur dis OK, mais tu ne seras jamais champion du monde, ce n’est pas possible sainement, si tu as une approche sportive réelle qui est d’aller au bout de soi.
Et s’il veut faire de l’athlétisme?
Je lui dirai que ça dépend des disciplines. Le demi-fond, je lui dirai: «fais toi plaisir». Tu n’auras jamais le niveau rêvé, même s’il a beaucoup de talent. Honnêtement je n’y crois pas.
On sent une pointe de fatalisme dans vos propos…
Ah oui je suis fataliste. Plus les enjeux financiers sont importants, plus il y a de l’avance sur le dopage. Même si maintenant ça ne coute plus si cher que ça de trouver de l’EPO sur le marché chinois. Là-dessus je ne suis pas très optimiste.
Si le dopage était légalisé, est ce que les classements et les palmarès seraient si différents?
Je pense que ça ne changerait pas beaucoup au niveau des palmarès. En revanche, certaines nations seraient beaucoup plus à la traîne que d’autres. Celles où il y a une éducation sportive bien faite. Où on ne fait pas du sport pour gagner, mais pour se développer, pour se faire plaisir. Je crois qu’il y aurait moins de licenciés. Des parents qui refuseraient que leurs enfants fassent du sport. Il y aurait peut-être différentes fédérations avec une fédération «amateur», dans laquelle il n’y a pas d’argent. Et on trouverait peut-être les JO du début du siècle avec des gens qui s’éclatent, essaient de progresser. Et puis, il y aurait le sport spectacle, avec des gars bodybuildés. Finalement au bout du compte, ne ferait peut-être plus rêver personne. Ce serait génial de se projeter sur un dopage légalisé. On verrait combien de temps ça intéresserait.


















