«C'est terrible mais le sport féminin n'intéresse pas la France»

INTERVIEW «20 Minutes» a permis à Patrice Lair (OL) et Pierre Bressant (Lyon Basket Féminin) de croiser leur parcours et une vision assez proche de la place des filles dans le sport, alors que débute la Coupe du monde de football en Allemagne...

Propos recueillis par Jérôme Pagalou
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Pierre Bressant et Patrice Lair vont rapprocher leurs équipes féminines. 27 juin 2011, Lyon.
Pierre Bressant et Patrice Lair vont rapprocher leurs équipes féminines. 27 juin 2011, Lyon. — R. LAFABREGUE / 20 MINUTES

Ils sont arrivés ce 24 juin, à la Plaine des jeux de Gerland, à Lyon, sans se connaître. Une heure plus tard, Patrice Lair, qui vient de remporter la Ligue des champions de football avec l’OL, a proposé à Pierre Bressant, qui va découvrir l’élite de basket avec le LBF, une préparation physique commune aux deux équipes à Gerland.

Entretien croisé entre deux entraîneurs lyonnais qui dédient actuellement leur carrière à la lente reconnaissance du sport féminin.

Vous avez longtemps entraîné des équipes masculines. Comment en êtes-vous venus à encadrer des féminines? 
Patrice Lair: Je venais de terminer avec Angoulême (National). Je voulais aller dans le sud et j’ai eu cette possibilité à Montpellier avec Louis Nicollin (entre 2005 et 2007). Nous avons remporté deux fois le Challenge de France et nous avons participé à une demi-finale de Coupe d’Europe. Mais je me suis lassé face au manque d’intérêt général pour le football féminin et j’ai retrouvé le monde masculin en Afrique (Bénin et Rwanda). Seul un coup de fil de l’OL a changé la donne l’été dernier.

Pierre Bressant: Ce n’est qu’une question de circonstances. En 2008, au moment où mon contrat d’adjoint à l’Asvel s’achevait, Lyon Basket Féminin cherchait un coach. Comme pour moi, le basket n’est ni masculin ni féminin, j’ai sauté sur l’occasion. Je n’ai ainsi rien changé de mes méthodes sous prétexte qu’il s’agissait de filles en face de moi.

«Les femmes veulent une poigne masculine»

Mais certains discours et votre gestion du groupe doivent tout de même changer avec des filles?
PB: Non, je ne m’étais jamais intéressé aux matchs féminins avant d’arriver au LBF et c’est peut-être ce regard-là que les femmes aiment. Dans le sens où elles veulent une poigne masculine, un discours différent.

PL: C’est cela, Il fallait selon moi changer le côté protecteur traditionnellement proposé aux filles. On leur passe de la pommade en leur annonçant qu’elles sont les plus belles et les meilleures… De temps en temps, je suis violent avec elles, comme je l’ai été avec les garçons ! j’ai voulu apporter la rigueur et le travail que j’avais dans le football masculin. Dès que j’ai pris le groupe à Montpellier, j’ai annoncé un entraînement à 7h le lendemain matin pour courir à la Grande Motte. Tout le monde a été surpris mais a adhéré au final.

PB: Les filles avaient trois entraînements par semaine. J’en ai immédiatement demandé 4 ou 5, afin de devenir meilleurs que les autres équipes en nous entraînant plus qu’elles. C’est avec cette idée qu’on a traversé les déserts pour y arriver.

Ne vous étiez-vous pas lancé dans ce métier que pour coacher des hommes au départ?
PL: J’ai été entraîneur en National et adjoint en L2 (Reims), donc faire la Coupe d’Europe était utopique. Alors que chez les filles, je pouvais avoir cette chance-là.

PB: Le basket féminin m’a ouvert des portes que je n’avais plus avec les garçons, à savoir diriger une équipe de haut niveau ayant l’ambition de monter en Ligue.

Qu’avez-vous concrètement changé dans vos clubs respectifs?
PL: Mes joueuses ont acquis de grandes qualités athlétiques en ayant à disposition la salle de musculation des pros que j’ai réclamée. Nous avons à présent des conditions exceptionnelles qui nous ont permis de compenser notre retard avec les équipes allemandes.   

PB: J’ai d’abord fait des entraînements à 7h du matin pour arranger celles qui avaient des études. Puis tout le monde a été solidaire et a même demandé à ce que tous les entraînements aient lieu à 7h!

PL: Ce type d’adhésion est génial. J’envoie souvent des piqûres de rappel à mes joueuses quand je ne suis pas satisfait. Après Rodez (1-0), je les ai fait venir à 7h du matin le lendemain. Ce n’était pas une sanction, mais j’avais envie de leur faire comprendre que des gens se lèvent tous les jours à cette heure-là pour gagner peu d’argent. On fait un métier extraordinaire.

Combien gagnent d’ailleurs vos joueuses chaque mois?
PB: De 700 à 2.800 euros.

PL: Entre 2.000 et 10.000 euros avec de nombreux avantages. Tout ça, c’est grâce au boss, Jean-Michel Aulas. Nous sommes par contre loin des salaires qui peuvent plomber ce football masculin, qui se trouve sur une autre planète.

«Les garçons croient savoir tout faire»

Quelles différences vous ont d’ailleurs vite sauté aux yeux entre les filles et les garçons?
PL: J’ai été surpris de la vitesse à laquelle mes joueuses emmagasinaient des changements tactiques. Il ne m’a fallu que deux mois pour passer avec elles d’un marquage individuel à un système collectif. Il m’en aurait fallu sept avec les garçons! Car elles font preuve de beaucoup plus d’attention, de concentration et d’envie de progresser. Les garçons croient savoir tout faire.

PB: Je ne savais pas qu’il pouvait y avoir autant d’adresse dans le basket féminin, même lorsqu’elles sont très fatiguées en fin de match. Et surtout, les filles s’appuient plus sur le travail d’équipe. Là où un garçon réclame le ballon et croit qu’il peut marquer tout seul, les filles vont au bout du système. C’est un plaisir !

PL: Plus globalement, on vit d’une autre façon. On mange ensemble et on rigole. Quand je suis seul au centre d’entraînement, il y a toujours une fille pour venir manger avec moi. Chez les garçons, j’ai vu de nombreuses fois Claude (Puel) manger tout seul et je trouve cela malheureux. Pour aller chercher une victoire, il faut avoir le vestiaire derrière soi. D’ailleurs, je vois trop souvent les garçons arriver à l’entraînement comme s’il s’agissait d’une corvée. Cette année, j’ai pris comme rarement un énorme plaisir en allant à l’entraînement tous les jours.

PB: Ce qui m’a le plus bluffé, c’est que notre groupe savait qu’en franchissant un cap, il allait se faire virer tout seul. Car les filles étaient conscientes qu’elles n’avaient pas le niveau pour jouer au-dessus (seule Julie Legoupil est là depuis la Nationale 1). C’était formidable de les voir malgré cela tout faire pour monter, avant de laisser évoluer d’autres filles la saison suivante.  

Une joueuse vous a-t-elle particulièrement impressionné?
PB: Oui, Audrey Sauret (34 ans, 202 sélections) que nous venons de recruter. Quand je l’entends parler, je me revois en tant que joueur. Elle ne fait que bosser et ne comprend pas celles qui ne sont pas comme elle. J’ai bien de la chance de l’avoir dans mon équipe !

PL: Camille Abily est comme ça. C’est pour moi la meilleure joueuse française mais aussi une sacrée bosseuse. Une fois, j’avais mis les filles trois jours au repos car la saison a été longue. Abily a trouvé le moyen de venir s’entraîner avec le centre de formation…

Pourquoi en France le basket féminin est-il professionnel (en Ligue) et non le football (hormis l’OL)?
PB: On peut se poser la question... La Ligue nationale de basket impose un cahier des charges énorme et le club, qui est encore amateur, va devenir une SASP, avec huit joueuses professionnelles à la rentrée. Le président considère d’ailleurs qu’on est peut-être arrivés trop vite à ce niveau (2 montées en 3 saisons avec Pierre Bressant), avec un budget qui a plus que doublé (1,1 million d’euros contre 450.000 euros la saison passée).

PL: Pour moi, la D1 féminine ne sera jamais professionnelle. Il n’y aura pas assez d’équipes pour adhérer car il n’y a pas de véritable intérêt, ni de retour financier. Seul Lyon se donne les moyens, et un petit peu Montpellier, le PSG, et Juvisy. Il faut absolument que la fédération donne de l’argent ou que les clubs pros se secouent. J’aimerais bien me faire accrocher toutes les semaines car il y a une lassitude par rapport à ce championnat qui nous dessert en vue de la Coupe d’Europe. Il faudrait pratiquement n’avoir qu’un Championnat d’Europe, mais il serait au détriment du football féminin français…

«En France, on a vraiment du mal à comprendre que les filles proposent du sport de haut niveau»

Malgré cette première Ligue des champions féminine remportée par un club français le mois dernier, on ne vous sent guère enthousiaste quant à l’avenir, Patrice…
PL: Ce succès a eu un impact. Il faut que ça continue avec la Coupe du Monde où il faut aller en finale pour surfer sur la vague. Mais c’est terrible de voir à quel point le sport féminin n’intéresse pas la France. Je compare cela au hand masculin qui a fait des choses extraordinaires mais dont on ne parle que durant une semaine, avant de malheureusement revenir sur les conneries qu’il peut y avoir dans notre football masculin. En France, on a vraiment du mal à comprendre que les filles proposent du sport de haut niveau. Les gens devraient venir plus souvent au stade...

Vous sentez-vous personnellement investis d’une «mission» pour le sport féminin?
PB: C’est devenu notre vie à tous les deux et on se bat autant pour Lyon que pour les filles.

PL: J’ai tout gagné en trois saisons de coaching de sections féminines. Alors si ça n’avance pas plus dans le foot féminin… Je vais faire le maximum mais je ne vais pas y rester quinze ans. A un moment donné, on se fatigue. Il y a quelques semaines, j’étais en contacts avec Sochaux (L1) pour être l’adjoint de Michel Der Zakarian. Il n’a finalement pas été choisi mais si cela avait été le cas, j’aurais hésité.

Est-il malgré tout pensable qu’un jour, il y ait autant de spectateurs au LBF et à l’OL féminin qu’à l’Asvel et à l’OL?
PB: Je ne pense pas malheureusement. Il va falloir que nous suivions les traces de Bourges et qu’on accroche au moins une Coupe d’Europe pour pouvoir rêver…

PL: C’est impossible. Mais avec le futur Grand Stade de l’OL, nous allons sans doute récupérer tout Tola Vologe. Cela nous offrira un centre de formation extraordinaire.

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