Jérémy Laugier
L'essentiel
- A 41 ans, Sarah Vieuille est « une exception » dans le monde de l’ultra-trail, de plus en plus professionnalisé, car elle mène une double vie d’enseignante en physique-chimie à temps plein et d’athlète de haut niveau.
- La Vosgienne doit donc privilégier les courses tombant pendant les vacances scolaires, mais elle fait une exception en prenant le départ ce jeudi (20 heures) de la mythique Diagonale des Fous (180 km et 10.200 m de dénivelé positif) à La Réunion, où elle figure parmi les favorites.
- Sarah Vieuille vient de s’illustrer en remportant le 25 août la prestigieuse TDS (148 km), qui fait partie des courses de l’UTMB Mont-Blanc, avec une remarquable 9e place au scratch (classement hommes et femmes confondus).
Sarah Vieuille fait décidément figure d'« exception » dans l’ultra-trail. Alors que la majorité des coureurs élites sont en repérage depuis un bon moment à La Réunion, afin de préparer au mieux la mythique Diagonale des Fous (180 km et 10.200 m de dénivelé positif), la Vosgienne de 41 ans n’est arrivée sur l’île intense qu’à cinq jours du grand départ, programmé ce jeudi à 20 heures. Car celle qui a remporté le 25 août la prestigieuse TDS (148 km et 9.300 m de D +) en 22h08, dans le cadre de l’UTMB Mont-Blanc, est enseignante à temps plein en physique-chimie.
Et malheureusement pour elle, le Grand Raid réunionnais n’est pas calé sur les vacances de la Toussaint en métropole. « Mon calendrier de courses se fait avant tout en fonction du boulot, et je ne peux quasiment choisir que celles qui tombent sur des vacances scolaires, confie Sarah Vieuille. Pour participer à la Diag', j’ai donc dû demander une autorisation d’absence d’une semaine, mais je dois rattraper toutes mes heures manquées en rentrant. Il serait donc impossible pour moi de venir m’acclimater deux ou trois semaines avant. »
Sa double vie commence chaque jour à 5h30
Il n’empêche que derrière la Néo-Zélandaise Ruth Croft, reine de l’UTMB en 2025, elle fera partie des favorites à s’élancer de la Ravine Blanche à Saint-Pierre ce jeudi, surtout après les forfaits de dernière minute de Marianne Hogan et de Manon Bohard. Comment cette double vie ultra-chargée peut-elle donc s’accompagner de réussite en 2026, dans une discipline « qui s’est clairement professionnalisée » ?
« Je me lève à 5h30 pour effectuer chaque matin trente minutes de gainage, raconte-t-elle. Puis j’ai 35 minutes de voiture pour commencer les cours à 8 heures. Et dès que mes cours sont finis, je me change et je vais m’entraîner. Je jongle tout le temps dans mon organisation. En fait, je vis un peu dans ma voiture : j’y mange et je m’y change, selon que parte sur de la natation, de la course à pied, ou du cyclisme. »
Son coach loue « une hargne supérieure »
Comme ses 20 heures de cours hebdomadaires partagées entre le collège et le lycée de Saint-Dié-des-Vosges sont regroupées du lundi au jeudi, elle profite de ses week-ends de trois jours pour « partir loin et faire des gros blocs d’entraînement ». Mais attention, l’athlète de la Kiprun Team Trail, qui vit au Grand Valtin (près de Gérardmer), ne se plaint pas un instant de son organisation extrêmement dense.
« En fait, je ne me verrais pas être pro, parce que déjà, pour en vivre, il faut vraiment avoir des gros contrats de sponsoring. Et puis je trouve que c’est un équilibre, j’aime mon boulot et j’aime quand même garder un pied dans la vraie vie. Je pense que je saturerais de la course à pied si j’avais cette vie-là. Parce que le trail, ça reste un monde à part, et qu’il faut aussi tout le temps être sur les réseaux, ça n’est pas moi. J’ai besoin d’être connectée au monde réel. Et puis en cas de blessures ou de performances en baisse, je sais que j’ai autre chose à côté. »
Pour avoir connu un enchaînement de gros pépins physiques au pied droit de 2022 à 2024, Sarah Vieuille en sait quelque chose. Son entraîneur Philippe Propage complète : « Sa situation présente plusieurs désavantages : elle se libère au dernier moment avant une course, et sa récupération et ses conditions d’entraînement ne peuvent pas être optimales. En automne-hiver, elle est obligée d’aller courir à des horaires où d’autres ont les pieds devant la cheminée. Sarah est une exception dans le trail en 2026 mais en contrepartie, ça lui apporte une hargne supérieure, et ça la prépare bien à la gestion des moments difficiles dans les courses ».
Une stupéfiante 9e place au scratch sur la TDS
La native de la région bordelaise est ainsi parvenue à finir 4e sur la Diagonale des Fous 2025 (comme sur l’édition 2022), malgré d’énormes problèmes d’alimentation durant la deuxième partie de la course (33h59 au final). « J’ai coulé, j’étais vraiment à l’arrêt total le long du chemin, au bord du malaise au niveau du Maïdo, se souvient-elle. Je n’avais plus d’énergie, je titubais et j’ai failli abandonner à environ 50 km de l’arrivée. »
Persuadée que ça sera sa « dernière participation » au Grand Raid, elle s’y rend sur une belle dynamique, moins de deux mois après le succès le plus retentissant de sa carrière de traileuse. D’autant que sa victoire à la TDS s’accompagne d’une stupéfiante 9e place au scratch (le classement comprenant hommes et femmes).
« C’est toujours gratifiant de rivaliser avec les hommes, et c’est une fierté d’arriver à en dépasser en tête de course. On voit que de plus en plus de femmes performent au point d’atteindre un niveau parfois égal aux hommes. A la base, on n’a pas les mêmes capacités, surtout sur des formats plus courts. » Mais sur des distances d’ultra, les écarts se resserrent clairement, surtout pour Sarah Vieuille, qui tient à participer à des événements de niveau moindre dans les Vosges.
« Je n’étais pas du tout dans la compet' »
« Que ce soit sur 40, 50 ou 60 km, je sais qu’elle va gagner la course féminine avant même le départ, note Philippe Propage. Donc je ne m’intéresse qu’à son classement au scratch. Elle sait très bien que sur ces courses, ses adversaires sont les hommes. » Un instinct de compétitrice qui n’a pas toujours accompagné cette ancienne nageuse habituée aux championnats de France UNSS.
« Sur mes premiers trails dans les Vosges, j’étais en mode balade, pas du tout dans la compet'. Quand je voyais une traileuse stressée parce que je l’avais rattrapée, je lui disais « ne t’inquiète pas, je te laisse passer, pas de souci ». Je m’en foutais total. »
Le goût pour la course à pied a grandi en elle à partir de son école d’ingénieur en chimie à Rennes. « J’ai commencé à trottiner pour me remettre en forme parce que les années étudiantes avaient fait de gros dégâts », se souvient-elle. Sarah Vieuille allonge peu à peu les distances, lors d’une dernière année d’études au Canada, puis surtout en découvrant « les belles forêts vosgiennes ». « J’ai remporté un premier trail blanc ici, et c’est la course à pied qui m’a intégré dans la région, car je n’y connaissais personne au départ », précise-t-elle.
Coéquipière de Blandine L’Hirondel chez Kiprun
Après un poste d’ingénieur chimiste, elle opte pour la voie de l’Education nationale en 2010, « en tombant par hasard sur une annonce ». Seize ans plus tard, ses élèves sont bien au courant de sa deuxième vie d’athlète de haut niveau. « Beaucoup d’entre eux suivent mes résultats et m’ont félicité pour la TDS, apprécie-t-elle. Même d’anciens élèves m’ont écrit sur Instagram. Et puis je constate qu’à mon contact, des collègues et des élèves se sont mis au trail. Ça fait plaisir de voir qu’on peut inspirer des gens. »
Niveau source d’inspiration, Sarah Vieuille a un bel exemple dans son équipe élite, lancée par Decathlon, avec Blandine L’Hirondel, vainqueure de la dernière édition de la Diagonale des Fous puis de l’UTMB au bout d’un scénario de folie. Très attachée à son métier de gynécologue obstétricienne, la traileuse de 35 ans avait pourtant fait le choix de basculer sur une vie d’athlète à temps plein en 2024.
« Je ne vais pas me comparer à Blandine, indique Sarah Vieuille. C’est un être à part, avec des capacités physiologiques qui sont quand même hors normes. Je ne peux pas me dire que si j’arrêtais mon boulot, j’aurais le niveau de Blandine. Mais c’est sûr que je vois la différence quand je suis en vacances. Avec davantage de sommeil et moins de trajets, je sens vraiment que j’ai plus d’énergie, que je suis plus en cannes. »
Des succès après 40 ans, comme Ludovic Pommeret
En attendant de se lancer dans les prochaines saisons sur la course reine de l’UTMB (« oui, ça me trotte dans la tête »), Sarah Vieuille prend part ce jeudi à un tournant de sa carrière, qui atteint des sommets une fois la quarantaine passée, comme pour Ludovic Pommeret, autre protégé de Philippe Propage.
Notre dossier sur l'ultra-trail« Elle a beaucoup de similitudes avec "Ludo", ils ont tous les deux besoin d’un espace de liberté que je leur laisse volontiers, note l’emblématique coach de trail. Là, je la sens capable de faire un beau truc sur la Diag', elle est revancharde par rapport à 2025. Je lui ai demandé de respecter tout le monde mais de ne craindre personne. » Et plus question désormais de laisser passer une adversaire pour lui faire plaisir, d’ici au stade de la Redoute de Saint-Denis.