«Il y a trente ans, j'avais peur du vide»
Alain Robert 43 ans, ancien recordman du monde d'escalade et décoré par le Comité international olympique©2006 20 minutes
Alain Robert 43 ans, ancien recordman du monde d'escalade et décoré par le Comité international olympique
Comment préparez-vous vos ascensions ? Il y a les sites que je choisis moi-même d'escalader et où je me débrouille pour aller faire mes repérages, et ceux pour lesquels une société ou des médias font appel à moi, parfois à l'autre bout du monde
Dans ce cas, je demande dans un premier temps qu'on m'envoie des photos, les plus précises possible, pour vérifier la faisabilité de l'escalade
Passé ce repérage, pour des raisons de discrétion par rapport aux autorités, j'attaque directement certaines ascensions
Pour d'autres, je m'entraîne avant en escaladant quelques mètres
L'exercice doit être très différent d'une tour à l'autre
Lorsqu'on pratique l'escalade classique, chaque paroi rocheuse a un indice de difficulté
On connaît le style de prises qu'on va rencontrer, l'inclinaison, l'adhérence
Pour les buildings, on ne sait pas
On va parfois trouver des peintures assez adhérentes, d'autres plus glissantes
Et puis il n'y a pas forcément le même espacement, la même structure d'un bout à l'autre
La durée de l'effort est-elle également plus longue ? A Chicago, j'ai mis une heure et demie pour escalader la Sears Tower, une des plus hautes tours du monde (443 m)
Un tel exercice de résistance n'existe pas dans la nature
Lorsque je faisais de l'escalade à haut niveau, je m'entraînais à enchaîner vingt parois de difficultés extrêmes pour habituer mon corps à retarder l'arrivée d'acide lactique dans mes bras, synonyme de crampes
Même avec un taux important de cet acide, je pouvais continuer à enchaîner les mouvements
Quand on se sert de ses muscles d'une certaine façon depuis trente ans, on ne ressent pas réellement de crampes
A vous regarder grimper, on a une vraie impression de facilité
L'escalade, ce n'est pas du combat de rue
Les gestes doivent être précis, parfaitement exécutés
C'est la difficulté
Même quand vous êtes cassé, vous n'avez pas le droit aux mouvements saccadés
Votre première ascension d'un gratte-ciel remonte à 1994
Pourtant, vous ne comptez toujours aucun imitateur
Tant mieux
Cela me permet de continuer à gagner ma vie, contrairement aux mecs qui font du base jump [sauts en parachute à faible hauteur] et qui sont aujourd'hui si nombreux qu'ils sont peu à en vivre
Il y a le risque qui dissuade, mais surtout la technique
Les gens connaissent mon expérience
Des personnes qui ont eu mon niveau en solo [terme qui désigne l'escalade sans corde de sécurité], il n'y en a pas 36 000
Je reçois tous les jours des e-mails de connaisseurs surpris par mes performances
Après plus de soixante-dix ascensions, qu'est-ce qui vous motive encore ? Il y a trente ans, j'avais peur du vide
Je n'avais vraiment aucune prédisposition
Mais j'étais obsédé par la valeur qu'est le courage
Escalader, c'était mon moyen de devenir courageux
Et puis cette activité me permet de voyager, de rencontrer des gens, c'est aussi cela qui me plaît
Ce n'est pas lassant du tout
Recueilli par Grégory Magne (Kaora Press)


















