Kayak extrême : « On n'est pas les adrénaline-junkies qu'on décrit souvent », Nouria Newman raconte son docu et son sport
INTERVIEW•La kayakiste extrême française Nouria Newman a établi un nouveau record du monde en dévalant une chute d’eau de 104 pieds (un peu plus de 30 mètres). Un exploit retracé dans un documentaire sur lequel elle revient longuement pour « 20 Minutes »Propos recueillis par William Pereira
L’exercice médiatique, revers de la médaille des champions. Pas forcément l’exercice dans lequel Nouria Newman se sent le plus à l’aise, en tout cas moins que dans son kayak. Mais elle se dépatouille quand même, d’autant qu’il s’agit là d’évoquer le film retraçant ses exploits, disponible depuis peu sur Red Bull TV. Avec une fin en apothéose, marquée par ce record du monde féminin établie sur une chute de 104 pieds (plus de 30 mètres). Interview engagée, dans tous les sens du terme.
Comment décririez-vous ce film ? Quelle en a été l’approche ?
On a essayé de changer le format parce que souvent dans le sport, c’est un peu le côté « heroes journey » qui ressort : on te voit dans ton quotidien, t’as grandi comme ça, ta maman elle dit un truc sur toi, que t’étais un enfant gentil, et puis tu sors de l’ordinaire, tu vas faire un truc de fou, il t’arrive des problèmes, c’est dur. On voulait sortir de ce truc trop facile. On a essayé de se creuser la tête.
Le projet de base n’était pas de faire un si long film, mais plutôt sur la chute de 100 pieds que l’on voit à la fin, c’est bien ça ?
Parce que mon projet athlète avec Red Bull, c’était de passer la barre symbolique des 100 pieds. Et de battre le record du monde de la plus haute chute féminine. En 1998, une pagayeuse américaine, Shannon Caroll, a descendu pour la première fois une chute de 78 pieds. A l’époque, c’était le record du monde de la plus haute chute hommes et femmes confondus. Et surtout c’était une première descente, une chute que personne n’avait fait avant elle et qui n’a pas été répété pendant plus de 10 ans.
Un truc un peu fou, quoi.
Complètement. Et même si c’est une chute qui se fait assez régulièrement aujourd’hui, ça reste une bonne référence. Plus tard, je crois que c’était en 2005, une autre fille a dépassé ce record de hauteur qui en soi n’avait rien de fou. Du coup le record du monde associé à quelque chose d’assez simple.
Presque banal entre guillemets ?
Pas banal parce que c’était quand même 25 mètres, mais un peu trop facile par rapport au record du monde masculin et au record du monde tout court qui fait 54 ou 56 mètres, donc 188 pieds. Ça me gênait qu’il y ait tant de différence entre les deux. Je voulais au moins atteindre la barre des 100 pieds. Pour ce qui est du film, on est passé d’un projet qui documentait uniquement la chute de 100 pieds à un long format. Parce qu’on savait pas trop comment faire.
En se creusant un peu on s’est dit « ok tu sautes une chute, elle fait 30 mètres » mais pour le commun des mortels c’est pas très intéressant. Du coup David (Arnaud, le réalisateur) s’est creusé pour faire du bon story telling et on est arrivés à faire un film autour d’une chute, mais qui ne parle pas de kayak.
Il y a une affirmation féministe qu’on retrouve tout au long du film. Avec notamment ce passage intéressant sur la peur et la différence d’exigence envers les garçons et les filles dès l’enfance. C’est un sujet un peu socio abordé en surface dans le film…
Je suis partie d’une observation simple. Dans mon club, on était presque les seuls en France à l’époque à avoir une mixité quasi parfaite. Les filles, c’était des petites qui y allaient, et quand on était sur des courses on avait droit à des remarques du style « dans votre club, les filles n’ont pas peur ». Ça m’a toujours un peu questionnée. Je me disais « et alors ? »
Et alors ?
C’est vrai que dans les clubs, les petites filles sont souvent en retrait, elles s’accrochent au rebord, n’ont pas envie d’essayer des trucs nouveaux. Alors que les garçons vont plus facilement au carton ou essayer des trucs et du coup ils progressent plus vite entre 8 et 12 ans.
Nous, à la Plagne, on n’avait pas ça, et les filles étaient leaders du groupe des jeunes. L’entraîneur ne faisait aucune distinction entre les filles et les garçons. C’était : « allez on y va, tout le monde y va. » Alors que dans mon club précédent, j’avais un entraîneur qui ne m’obligeait pas à y aller si j’avais peur. Les garçons, eux n’avaient pas le droit d’avoir peur, parce qu’autrement c’étaient des chochottes, des petits mecs…
« La peur est en partie socialement construite, surtout pour les petites filles. La différence entre les filles et les garçons n’est pas biologique, c’est juste que si tu montes sur une barrière et que t’es une fille on va te dire : « attention tu vas tomber ». »
Comment vous gérez cette peur et à quel point elle fait partie de votre discipline ?
Parfois on a des idées reçues sur la peur, du genre la peur c’est mauvais. On la voit souvent comme quelque chose de négatif et qui va nous empêcher de performer alors que je pense qu’il faut se servir de cette peur. Je ne ferai pas ce que je fais s’il n’y avait pas une partie de moi qui aime avoir peur.
L’adrénaline ?
Non, c’est ultra-réducteur. L’adrénaline, c’est le moment. T’as du stress, t’y vas, et t’as l’adrénaline. Dans mon cas, l’adrénaline c’est après le rapide, quand elle est là, c’est déjà fini.
Il y a cette idée générale dans le docu de montrer via cette peur que dans les sports extrêmes, vous n’êtes pas forcément des têtes brûlées et que vous ne foncez pas dans le tas en toute inconscience…
On n’est pas les adrénaline-junkies ou les fous qu’on décrit souvent. Là encore, ce sont des idées construites socialement ou même d’un point de vue marketing. Parce que kayak extrême, ça se vend mieux que kayak des rivières. C’est vrai que c’est extrême, mais c’est devenu des mots fourre-tout. Tout devient extrême, tout devient expédition et aventure, ça ne veut plus rien dire. Ma volonté était de déconstruire cette idée du sportif extrême débile qui se jette comme ça sur des sauts ou des hauteurs. Au contraire, c’est ultra-calculé. Si je fais ça sans réfléchir, franchement, la probabilité pour que je finisse en fauteuil roulant est élevée.
« Ça m’est déjà arrivé d’avoir des gens dans la rue qui voient une casquette Red Bull et me demandent vite fait quel sport je pratique. Quand je réponds « kayak extrême », ils te regardent, tirent la langue et font les signes rock and roll et disent « yeah ». Et là tu te dis « ouah, pour quoi ils me prennent… » »
Il y a aussi beaucoup d’intime dans le film, votre confrontation à la mort, au deuil, à la douleur… C’est très personnel.
C’est le truc le plus difficile à gérer. C’est ni le réalisateur, ni le directeur, ni le diffuseur qui vont en subir les conséquences. Quand il y aura des commentaires négatifs ou même positifs mais ultra-intrusifs, ça sera pour moi. Maintenant, je peux avoir Jean-Michel que j’ai jamais croisé de ma vie qui va me parler du décès d’une de mes meilleures amies.
Les gens n’ont pas toujours leur capacité à rester à leur place et maintenir la distance. Ils te suivent sur les réseaux et donc ont l’impression que t’es leur pote, qu’ils peuvent te parler de ce qu’ils veulent et que tu vas être OK avec ça. Les gens ne font pas trop la part des choses. Ça fait partie de mon métier, mais c’est pas la partie que je préfère.
Vous comptez regarder ce qui se dit sur le film, sur vous ?
C’est facile de dire, « non mais je m’en fous, je regarde pas les commentaires », mais en fait, tu vas forcément tomber dessus à un moment donné et ça sera blessant. Autant regarder et s’y préparer. Parfois, il y a des choses qui peuvent être pertinentes dans la critique. Et puis t’as toujours le commentaire « mais fais pas ça, c’est trop dangereux ». Et là du coup t’as envie de répondre : « en fait, toi, t’as juste pas compris le film » (rires).


















