Passer au contenu principalPasser à l'en-têtePasser au pied de page
Sans stade ni fans, comment la guerre a fait du Shakhtar un club vagabond

Guerre en Ukraine : Le quotidien douloureux du Shakhtar Donetsk, et ses joueurs vagabonds « avec leur maison sur le dos »

FOOTBALLLe football ukrainien est touché par la guerre depuis 2014. L’exemple le plus célèbre est celui du Shakhtar Donetsk, privé de stade
William Pereira

William Pereira

L'essentiel

  • En 2014, le club ukrainien du Shakhtar Donetsk, que les Brésiliens cherchent à quitter le plus vite possible, a dû être délocalisé à cause de la guerre,
  • « On était dans des centres d’entraînements loués, on vivait dans la ville du grand rival [le Dynamo Kiev] », se souvient Vitor Severino, adjoint au club de 2019 à 2021.
  • Privé de stade et de public, le Shakhtar s’en remet à un élan générationnel et à un plan de communication sur les réseaux.

La violence de la formule est proportionnelle à celle du réveil de l’Ukraine. Le joueur de Manchester City Oleksandr Zinchenko s’en est pris mercredi à Vladimir Poutine, un « monstre » à qui il souhaite « la mort la plus douloureuse » dans une story supprimée depuis. Le screen est resté, l’idée aussi. Un brin plus diplomate la veille, le latéral gauche avait prévenu : « Je ne peux pas rester à l’écart et ne pas donner mon opinion. C’est mon pays. »

C’est sa vie, aussi. La guerre, il l’a connue en 2014, comme tous les joueurs du Shakhtar Donetsk, dont il était pensionnaire du centre de formation et qu’il a dû quitter pour l’anonyme FK Oufa… en Russie. Trop grand pour le championnat local, il rejoindra Manchester City un an plus tard. Zinchenko n’est pas le seul à déménager : tout le Shakhtar a été contraint à la fuite. D’abord à Lviv, puis à Kiev (avec des matchs à Kharkiv). « Quand le club a été délocalisé, tous les employés ont été déplacés, raconte à 20 Minutes Vitor Severino, adjoint au club de 2019 à 2021. On parle de centaines de personnes, suivies pour certaines par leurs familles. »

L’appel à l’aide des Brésiliens du Shakhtar

Il y en a bien qui ont tenté de fuir tout court à l’époque, effrayés comme l’est aujourd’hui la colonie brésilienne du Shakhtar. Depuis leur hôtel du centre-ville de Kiev, ils multiplient les appels à l’aide avec pour seul but celui de s’en aller. Comme Junior Moraes, avant-centre du Shakhtar, dans un message audio relayé par un journaliste de TNT Sports : « Les frontières sont fermées, les banques, il n’y a pas de carburant, il n’y aura pas de nourriture, pas d’argent. Nous sommes réunis en attendant un plan pour quitter l’Ukraine. »

L’accès à ce contenu a été bloqué afin de respecter votre choix de consentement

En cliquant sur« J’accepte », vous acceptez le dépôt de cookies par des services externes et aurez ainsi accès aux contenus de nos partenaires.

Plus d’informations sur la pagePolitique de gestion des cookies

Chez le rival du Dynamo Kiev, on est plutôt enclin à mourir les armes à la main. « Je ne quitterai pas Kiev pour rentrer en Roumanie, je ne suis pas un lâche, jure le bien connu Mircea Lucescu. J’espère que ces gens importants qui n’ont pas de cerveau vont stopper cette guerre. Je n’aurais jamais pensé que c’était possible. » L’ancien entraîneur emblématique du Shakhtar n’avait guère plus tremblé en 2014 ni éprouvé plus d’empathie pour les déserteurs. Du genre à plus se préoccuper d’un match de Supercoupe contre le Dynamo que des tirs de kalash des séparatistes.

« « A l’époque, des agents voulaient exfiltrer des joueurs, racontait Mircea Lucescu à un journaliste roumain. Un soir, j’ai été réveillé à 2 h du matin. “Les joueurs veulent partir !” J’étais en colère, j’ai tout expliqué aux gars. Je leur ai dit que je ferais tout pour les aider à rejoindre des grands clubs, mais pas comme ça. Pas en fuyant. Le Shakhtar méritait d’être respecté. » »

Allez dire ça aux habitants de Lviv, première ville refuge des désœuvrés du Donbass. Proeuropéenne, catholique, ukrainophone. Tout l’inverse de Donetsk. Vitor Severino : « Darijo Srna [ancien adjoint, désormais directeur du football au club] me racontait que, quand ils sont arrivés à Lviv, le Shakhtar n’a pas été très bien accueilli. C’est pour ça qu’ils ont fini par partir. Lviv était à l’extrémité européenne et Donetsk à l’extrémité russe du pays. Ce choc culturel s’est fait sentir, et le Shakhtar n’a jamais été bienvenu à Lviv. »

Selfies entre rivaux et nationalisme exacerbé

Alors il a fallu partir à Kiev, chez l’ennemi juré. Le plus grand des sacrilèges. L’ancien adjoint, toujours : « J’ai vécu deux ans à Kiev, sans jamais avoir pu mettre les pieds à Donetsk. Je n’ai jamais pu aller plus loin que Marioupol. On portait notre maison sur le dos. Ou on était dans des centres d’entraînements loués, on vivait dans la ville du grand rival, c’est forcément très particulier. Lors de ma première année au Shakhtar, nos matchs à la maison, on les jouait à Kharkiv. Tout ça est confus. Pour jouer à domicile, on devait prendre l’avion. En deux ans, on a fait plus d’une centaine de vols entre les matchs de championnat, de Ligue des champions, les stages… On avait le sentiment d’être constamment déplacés. »

Les supporteurs, eux, ne peuvent pas suivre : le pays est trop vaste et l’entreprise trop coûteuse. Privé de stade et de public, le Shakhtar s’en remet à un élan générationnel – beaucoup de jeunes font le choix des Noir et Orange, très présents en C1 et C3 – et à un plan de communication sur les réseaux pour conserver un semblant de communauté.

« « L’idée, explique Vitor Severino, c’était de faire en sorte d’être proches de nos supporteurs, étant donné qu’on ne pouvait plus l’être physiquement. C’est important de maintenir un lien, même virtuel, avec les fans. » »

En dépit du précédent de Lviv, le Shakhtar a fini par attirer la sympathie, la seule vertu de la guerre résidant dans sa capacité à unir des groupes contre un ennemi commun. L’adjoint portugais, habitué à l’animosité des classicos de son pays, a ainsi été surpris que des supporteurs du Dynamo lui quémandent des selfies et tapent la discute. Lukas Aubin, spécialiste de la Russie et auteur de La Sportokratura sous Vladimir Poutine, Une géopolitique du sport russe (éd. Bréal) : « Il y a de plus en plus, dans les stades ukrainiens, une grande expression du sentiment nationaliste à travers les chants lors des matchs de club et, forcément, de l’équipe nationale. »

L’accès à ce contenu a été bloqué afin de respecter votre choix de consentement

En cliquant sur« J’accepte », vous acceptez le dépôt de cookies par des services externes et aurez ainsi accès aux contenus de nos partenaires.

Plus d’informations sur la pagePolitique de gestion des cookies

L’UEFA face au « sport power » russe

Jusqu’à s’inviter sur le maillot de la sélection pour l’Euro 2021, frappé en filigrane des frontières du pays, lesquelles incluaient la Crimée (annexée par Moscou en 2014) et la mention « gloire à l’Ukraine, gloire aux héros ». De quoi faire avaler une boîte entière de Xanax à Vladimir Poutine, finalement à moitié satisfait par l’UEFA : les Ukrainiens seront priés de cacher ce slogan que l’on ne saurait voir.

C’est bien la seule fois que l’instance européenne ne fait pas barrage à la diplomatie sportive russe, quand Gianni Infantino s’est depuis longtemps acoquiné avec le chef du Kremlin. Bien avant la probable délocalisation de la finale de la Ligue des champions prévue à Saint-Pétersbourg, c’est elle qui, après l’annexion criméenne, s’est opposée au passage des clubs locaux sous pavillon russe à des fins de « sport power ».

« Moscou se sert régulièrement des événements sportifs internationaux et nationaux pour valoriser la grandeur de la Russie sur la scène internationale et dans le cas précis du retour de la Crimée russe », théorise Lukas Aubin. Il y a peu de chances que la Russie tente le même coup avec le Shakhtar. Un scénario dans lequel Poutine ferait appel à un ami oligarque, style Rybolovlev ou Abramovitch, pour donner naissance à un club à identité russe dans l’Est ukrainien serait, d’après lui, plus plausible. Il y a la place pour. Huit ans déjà que la belle Donbass Arena sonne désespérément creux.