Bruno Derrien: «On doit aimer être insulté peut-être»

FOOT Entre confessions, anecdotes et règlements de comptes, un arbitre français s'exprime enfin...

Propos recueillis par Alexandre Pedro

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 Bruno Derrien au sifflet, lors d'un match enter Lyon et Bordeaux, le 17 septembre 2005.
 Bruno Derrien au sifflet, lors d'un match enter Lyon et Bordeaux, le 17 septembre 2005. — REUTERS/Regis Duvignau

Tacles par derrière, division internes «dignes du PS» et pressions en tout genre (de la part de Jean-Michel Aulas en particulier), Bruno Derrien - arbitre en Ligue 1 pendant près de dix ans - dresse un constat sans concession de l’arbitrage français dans son livre témoignage «A bas l’arbitre» aux «Editions du Rocher».

Pourquoi avoir écrit ce livre?

J’ai pris cette décision en décembre 2007 quand aucun arbitre français n’a été retenu pour officier à l’Euro 2008. Je me suis dit qu’il fallait raconter l’histoire de cette faillite. Ce bouquin a aussi été une thérapie pour moi afin de tourner la page. J’ai pris énormément de plaisir à arbitrer, mais l’histoire s’est mal finie. Surtout à cause de ce fameux Bordeaux-Lyon de 2005 qui m’a coûté ma carrière. Je me suis senti abandonné par mes confrères après ce match.

Comment expliquez-vous cette ambiance délétère que vous décrivez dans votre livre?

Malheureusement, les arbitres français sont obnubilés par leurs notes. Il faut revoir ce système de notation qui paralyse et enferme les arbitres dans un carcan. Aujourd’hui, il a y deux compétitions: celle qu’ils arbitrent et celle entre eux. Un bon arbitre est d’abord celui qui exprime sa personnalité sur le terrain. Ce n’est pas un gendarme.

Depuis la fin des années 90, les arbitres sont beaucoup mieux payés. Qu’est-ce que l’arrivée de l’argent a changé?

Eu égard aux responsabilités qui sont les leurs, c’est normal qu’ils soient correctement rémunérés. Mais c’est évident que l’argent a changé les rapports. Les relations sont plus exacerbées entre nous et nos erreurs encore moins pardonnées.

Vous chargez beaucoup Marc Batta, le patron de l’arbitrage en France depuis 2004…

On a tous des casseroles aux fesses. Mon problème, c’est que j’en traîne contre des grandes équipes. Marc Batta a eu aussi ses casseroles, il ne faut pas qu’il l’oublie. Je pense que l’arbitrage français a reculé avec lui. Pourtant, je croyais qu’il allait insuffler de nouvelles pratiques et moderniser l’arbitrage. Malheureusement, il a gardé les mêmes personnes aux mêmes places et n’a rien fait. Manifestement l’arbitrage français recule, même s’il existe une relève de qualité avec des garçons comme Antony Gautier ou Said Ennjimi. D’ailleurs, depuis 22 ans et Michel Vautrot, aucun Français n’a officié lors d’une finale de Ligue des champions.

Quel plaisir peut-on retirer de ce métier, quand parfois tout un stade vous crache sa haine?

On doit aimer être insulté peut-être. Il faut aimer avoir mal pour être arbitre, ça mériterait l’examen d’un psy. Quand un arbitre se trompe, il le vit très mal, on rentre chez soi le soir et on n’est pas fier. Il m’est arrivé parfois d’éviter la radio, la télé ou les journaux pour de pas tomber sur des commentaires concernant ma prestation. Vous pouvez avoir effectué 90 minutes magnifiques et à la 91e avoir un coup de sifflet malheureux. On ne retiendra que ce coup de sifflet. C’est terrible.

Malgré tout, est-ce que vous continuez à arbitrer?

 
Le dimanche, je tiens le sifflet pour les matchs d’amis au Parc du Tremblay, mais même là il y a certains joueurs qui viennent parfois m’emmerder. D’ailleurs, je vois mes collègues sur les autres terrains: Qu’est-ce qu’ils prennent dans la tête!