Droits TV: «Si le consommateur est assez "bête" pour payer toujours plus, il ne peut s’en prendre qu’à lui-même»

FOOTBALL Jean-Pascal Gayant s’inquiète pour l’avenir de BeIN Sports… et pour celui de SFR Sport…

Propos recueillis par Aymeric Le Gall

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Une liasse de billets de 500 euros
Une liasse de billets de 500 euros — Auteur / Source / Crédit ADRIAN DENNIS / AFP

Après l’annonce del’acquisition des droits TV des deux coupes d’Europe de foot par la nouvelle chaîne SFR Sport à partir de 2018, pour la modique somme de 350 millions d’euros, toutes les cartes sont rebattues dans le grand jeu du sport à la télé. Pour comprendre les conséquences d’une telle nouvelle, nous avons posé quelques questions à Jean-Pascal Gayant, économiste à l’université du Maine (Le Mans). Vous allez le voir, les implications sont nombreuses et – potentiellement — dévastatrices pour certains acteurs du milieu.

Que vous inspire cette somme, folle, de 350 millions d’euros déboursés par Altice et Patrick Drahi pour acquérir les droits TV des deux coupes d’Europe de foot pour la période 2018-2021 ?

On est encore une fois dans la surenchère. On en arrive à des montants tout à fait invraisemblables. On en conclut que c’est manifestement un point essentiel pour les diffuseurs, ils considèrent que les droits du foot sont l’élément l’ultime quand on est dans ce business. Il faut absolument avoir les droits du foot parce que c’est cela qui permet de survivre et ne pas les avoir c’est le risque de périr. Ce qui est une logique assez étrange quand on sait que le foot à la télé est rarement source de profits.

L’UEFA comme la LFP joue sur du velours puisqu’elles sont face à des acteurs qui surenchérissent à l’extrême. Je ne sais pas jusqu’où iront ces surenchères mais on peut penser que ça ira encore plus loin vu que les diffuseurs semblent prêts à perdre beaucoup d’argent là-dessus.

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Dans le cas de Drahi c’est spécial parce que son modèle, très, très risqué, est basé sur un fort endettement. L’idée, je pense, c’est de se dire « on va tuer tous les concurrents et au bout on sera le grand vainqueur. » Est-ce que cela ira jusqu’au bout ou est-ce que tout va s’effondrer ? C’est une question que se pose actuellement tout un tas d’analystes. Drahi fait le pari de devenir « too big too fail », c’est-à-dire que s’il était amené un jour à faire faillite, il pense qu’éventuellement la puissance publique viendrait à son secours car ce serait une trop grosse catastrophe pour le pays (trop de destructions d’emploi, une trop grosse déstabilisation du secteur). On est à la limite du raisonnable.

Malgré un communiqué diffusé en interne auprès de ses salariés et qui se veut non alarmiste, beIN Sport vient de prendre un gros coup sur la tête, vous confirmez ?

Ah oui, clairement. L’engagement même de beIN Sports en France, enfin… d’Al-Jazeera, doit être soulevé. BeIN Sports a quasiment tout perdu puisqu’ils n’ont pas les meilleures affiches de L1 et qu’ils viennent de perdre la Champion’s League et l’Europa League. On est vraiment dans une situation où le système beIN Sports, qui perdait déjà beaucoup d’argent, va se retrouver dépouiller. Non seulement il n’aura jamais réussi à gagner beaucoup d’argent mais il peut aussi purement et simplement s’effondrer, c’est un risque réel. Pour beIN, c’est un peu une catastrophe.

BeIN Sports s’est dit surpris des conditions dans lesquelles les droits TV ont été concédés. Même si vous n’êtes pas dans le secret des dieux, comment comprenez-vous cette sortie ?

J’ai l’impression que L’UEFA a bien fait monter les enchères, qu’elle a bien compris que SFR allait surenchérir de manière considérable et il n’est pas impossible que les règles de concurrence annoncées aux différents opérateurs par L’UEFA n’aient pas été totalement respectées. Il est possible aussi que, concrètement, L’UEFA ait compris que beIN était dans une phase de doute sur son engagement durable et qu’elle ait vu en SFR, peut-être pas un pigeon, mais au moins l’acteur le plus prêt à casser sa tirelire de manière importante.

Il y a un an vous disiez que la logique économique d’Altice à ce sujet pourrait être un gigantesque fiasco. Vu les sommes dont on parle aujourd’hui, on imagine que vous êtes conforté dans cette idée, non ?

Ah oui. Tout cela ressemble de plus en plus à une fuite en avant. On est entré dans une zone d’incertitude majeure, personne n’est apte à imaginer ce qui va se passer à l’avenir pour SFR et Altice. De mon côté, je continue de penser qu’on ne peut pas exclure une gigantesque catastrophe, un gigantesque désastre. Drahi se comporte comme un prédateur et prend d’énormes risques.

Peut-on parler d’une bulle financière ?

Oui et ça se confirme encore aujourd’hui. Mais d’un autre côté on se rend compte que l’un des seuls contenus qui est encore une valeur pour les diffuseurs c’est le spectacle sportif en direct. Le cinéma, les séries, perdent de leur valeur puisqu’ils peuvent être vus peu importe quand. Donc aujourd’hui, détenir ce type de droit est devenu vital. Qui ne possède pas ces contenus-là va mourir. Donc les acteurs se disent « on va perde de l’argent sur la diffusion du sport en direct, mais grâce à ça on en gagnera ailleurs. »

Quelles seraient les conséquences de l’éclatement d’une telle bulle ?

Le jour où on aura un, deux ou trois diffuseurs qui vont boire le bouillon et faire faillite, tout le modèle sera bouleversé et il y aura de sévères corrections pour les appels d’offres suivants.

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Dans cette affaire, les pigeons ce sont aussi les consommateurs qui doivent débourser chaque fois plus pour regarder du foot…

Oui mais le problème avec le consommateur, c’est que c’est lui qui fait ses choix. Et s’il est assez bête, entre guillemets, pour payer toujours plus, il ne peut s’en prendre qu’à lui-même. Après c’est vrai qu’on peut aussi se dire qu’il y a une espèce de caractère de bien public autour de la diffusion du spectacle sportif en direct mais c’est une autre question. Donc les téléspectateurs sont des victimes, c’est vrai, mais des victimes consentantes et c’est le jour où ils décident de ne plus être consentants que la correction se fait naturellement.

Si on devait trouver une bonne nouvelle là-dedans, est-ce qu’il ne faudrait pas chercher ça dans l’augmentation des revenus des clubs ?

Oui, évidemment, mais le système reste pervers puisque les augmentations des droits TV vont permettre aux clubs d’avoir un peu plus d’argent, et cet argent-là est surtout accaparé par les joueurs à travers leurs salaires. On peut s’en féliciter, hein, ce sont des salariés, mais la limite à ça c’est que c’est un petit nombre de joueurs qui en profitent vraiment et que tout ça manque de régulation.