Prévention, libération de la parole... Où en est-on de la lutte contre la pédophilie en milieu sportif?

SOCIETE Quatre ans après la naissance de « Colosse aux pieds d’argile », la prévention contre la pédophilie en milieu sportif a avancé en France, mais des progrès restent à faire…

W.P.

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Sébastien Boueilh
Sébastien Boueilh — Facebook (Colosse aux pieds d'argile)

C’était il y a bientôt quatre ans. Sébastien Boueilh racontait devant la cour d’assises des Landes le calvaire qu’il a traversé dans les années 1990. Violé pendant quatre ans par un ami de la famille désigné pour l’emmener et le raccompagner de ses entraînements de rugby chaque semaine, le colosse n’a pu tourner la page qu’une fois son agresseur parti menotté, le 29 mai 2013.

Sébastien Boueilh, à l'occasion de l'une de ses interventions
Sébastien Boueilh, à l'occasion de l'une de ses interventions - Facebook (Colosse aux pieds d'argile)

 

Colosse aux pieds d’argile, c’est d’ailleurs le nom de l’association qu’il a fondée et à travers laquelle il raconte son histoire dans le but de sensibiliser enfants et éducateurs à l’aide de plusieurs moyens :

  • Des interventions auprès des dirigeants de clubs sportifs
  • Une charte à l’attention des écoles
  • Un guide à appliquer en famille
  • Un discours simple et adapté pour les enfants (« on identifie les parties intimes et on dit qu’il n’y a qu’eux qui ont le droit de les toucher », explique Sébastien Boueilh)
  • Des formations professionnelles autour du thème de la pédophilie
  • Un accompagnement et un suivi pour les victimes

Au Stade Montois, la « méthode Colosse » au quotidien

Quatre ans et quelques milliers de kilomètres parcourus sur les routes françaises plus tard, Sébastien Boueilh revendique 100.000 enfants sensibilisés, près d’un millier de témoignages et 1.300 sollicitations externes dont 200 ayant débouché sur l’ouverture de dossiers officiels. Des chiffres encourageants sans doute favorisés par les nombreuses apparitions médiatiques de l’ancien rugbyman amateur (sur TF1 et France 2, entre autres) qui traduisent une réelle évolution des mentalités, surtout auprès des clubs qui travaillent avec Colosse aux pieds d’argile. C’est le cas du Stade Montois, l’une des premières structures à avoir collaboré avec l’association. M.Sindic, responsable de l’école de rugby :

« On applique les bons conseils de Sébastien. En tant qu’éducateurs on est vigilants, on attend que les enfants soient partis pour prendre notre douche. On ne tolère la présence de parents dans le vestiaire que chez les 6-8 ans et on surveille ce qu’ils font. Ce genre de choses. »

Au sein du club de Mont-de-Marsan, on se satisfait de la réussite de la méthode et de sa miscibilité à la vie quotidienne des enfants et des éducateurs. « Ça rentre désormais dans le domaine du courant, de la routine », ajoute Sindic, qui note aussi une libération de la parole parfois à la limite de la paranoïa, sur un sujet pourtant réputé tabou. « Autrefois c’était tout sous silence maintenant c’est un peu l’inverse. »

La FFR en modèle

Enfermé dans un silence destructeur pendant plusieurs années, Sébastien Boueilh ne peut qu’être comblé par la chute de cette barrière. « Il y a de plus en plus de parents qui m’appellent par rapport à des situations suspectes. Parce que les enfants parlent. Et s’ils parlent, c’est qu’il y a une identification du danger. S’ils constatent qu’un entraîneur a pris une douche avec eux, ils vont comprendre que quelque chose ne va pas et en parler autour d’eux. »

Autrement dit, la prévention fonctionne et la méthode a fait ses preuves. A tel point qu’aujourd’hui, ce n’est plus Colosse aux pieds d’argile qui va vers les gens mais l’inverse. Ce n’est donc pas un hasard si le calendrier de son fondateur s’annonce désormais chargé avec des déplacements à Cannes, Paris, Lille, mais aussi en Espagne, au Costa-Rica… Et encore moins si la Fédération française de rugby a décidé de collaborer avec l’association.

« Avec la FFR on va s’occuper dès les mois à venir de la formation de leurs éducateurs sur le volet de la sensibilisation à la pédophilie. »

Si la plus haute instance du rugby français est un exemple selon Sébastien Boueilh, elle n’est pas la seule à agir. Les fédés de tennis et de basket, entre autres, travaillent ainsi depuis peu avec l’association. « On a été accueillis à bras ouverts partout où on est intervenu. Il y a comme une compréhension de notre discours », se félicite-t-il.

« La FFF fait la politique de l’autruche… »

Mais il y a un « mais » nommé football. Alors que le Royaume-Uni traverse une grave crise matérialisée par l’affaire Barry Bennell, ancien entraîneur présumé coupable d’agressions sexuelles sur un jeune de moins de 16 ans, et que 248 clubs seraient impliqués dans des agressions à caractère pédophile, il semblerait que le thème ne soit pas au menu des priorités de la FFF.

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Celle-ci aurait néanmoins proposé de reprendre la documentation de Colosses aux pieds d’argile en la mettant aux couleurs de la 3F et donc, sans vraiment mentionner l’association. Ce que Sébastien Boueilh a refusé. « On parle de quatre ans de travail quand même… », raconte l’ancien rubgyman amateur, agacé par le traitement qui lui a été réservé au QG de la fédération.

« Ils m’ont reçu pendant deux heures dans un réfectoire où il fallait rallumer la lumière toutes les deux minutes, et ce qu’il en est ressorti c’est qu’ils sont persuadés que ça ne les concerne pas, que ça n’existe que chez les autres. La FFF fait la politique de l’autruche… »

Si la fédération ne nie pas pour le réfectoire (« il n’y avait plus de salle disponible »), elle se défend, mail à l’appui, de ranger le dossier pédophilie à la cave. « Nous avons une lettre en instance de signature à destination de l’association afin de poursuivre le débat et de savoir comment nous intégrerons son travail dans notre programme fédéral. Et il est évident que nous n’avons jamais dit que ce problème ne nous concernait pas. »

Si la 3F a mis en place des dispositifs sociaux-éducatifs sur plusieurs thèmes sensibles comme la radicalisation, la pédophilie ne reste que peu ou pas abordé dans le milieu. « En tant que coach et responsable de catégorie depuis sept ans on n’a jamais évoqué ce sujet-là ! J’ai encore passé des diplômes et des formations cette année, toujours rien. Avec le développement du football féminin il faudra faire encore plus attention », s’inquiète un entraîneur au sein d’un club de foot du Val-de-Marne.

Mais le football n’est pas seul. Touchée par plusieurs cas de pédophilie, la gymnastique présente les mêmes symptômes que le ballon rond (seule différence, Sébastien Boueilh n’a pas encore eu le temps de démarcher la fédération compétente, pas plus que celle-ci n’a tenté de l’approcher). Deux professeures de gym contactées par 20 Minutes laissent ainsi entendre que la sensibilisation sur ce thème encore tabou n’est pas forcément au programme.

« La FSCF (Fédération Sportive et Culturelle de France) dont on dépend ne nous a jamais donné de directives, de formation particulière. Est-ce que c’est parce que je suis une femme qui entraîne des filles ? », s’interroge Catherine, professeure de gymnastique à Paris, à qui une consœur de Toulouse répond indirectement.

« Je pense que ça reste un sujet tabou à tous les échelons, de la fédération jusqu’aux clubs eux-mêmes. On ne parle ni de pédophilie ni de prévention. »

Selon Sébastien Boueilh, c’est là que résidera le dernier combat de l’association. « Pour le moment, on observe que les institutions restent trop dans l’attente, la réaction. Quand on réussira à instaurer les préceptes de sensibilisation et d’anticipation dans tous les sports comme on va le faire avec la FFR, on aura fait un grand pas en avant. » Un pas de colosse, même.