Attentats à Paris: «Les fans zones sont le problème le plus grave pour l'Euro 2016»

INTERVIEW Guy Piéra s’est occupé de la sécurité des tous les événements organisés par la Fédération française de rugby pendant quinze ans, et notamment de la Coupe du monde 2007...

Propos recueillis par Nicolas Camus

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La pelouse du stade de France envahie par des spectateurs après les explosions entendues aux abords de l'enceinte, le 13 novembre 2015.
La pelouse du stade de France envahie par des spectateurs après les explosions entendues aux abords de l'enceinte, le 13 novembre 2015. — STEPHANE ALLAMAN/SIPA

La France n’a pas attendu d’être la cible d’attaques terroristes sans précédent, vendredi soir, pour réfléchir à sa sécurité. Il n’empêche, les futurs événements organisés sur le territoire prennent une tout autre ampleur. La COP21, dans deux semaines, sera scrutée sous tous les angles. Un peu plus tard, l’Euro de foot (10 juin-10 juillet) réunira dans dix villes quelque 2,5 millions de spectateurs et 8 millions de supporters venant de toute l’Europe.

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Inutile de dire que le risque sera à son maximum, alors que des kamikazes, qui se sont fait sauter autour du Stade de France, ont cherché à pénétrer dans l’enceinte. « La sécurité est notre défi majeur », a fait savoir dimanche Jacques Lambert, le président de la société d’organisation de la compétition, dans Le Parisien. Pour Guy Piéra, qui s’est occupé de la sécurité de tous les événements organisés par la Fédération française de rugby pendant quinze ans, et notamment de la Coupe du monde 2007, tout est une question de moyens et surtout de coordination.

Peut-on, selon vous, organiser une grande compétition en France en juin prochain ?

Il y a deux aspects. Il y a d’abord la situation du pays face à une attaque terroriste. Aujourd’hui, il est normal de dire que l’on ne cédera pas à la peur. C’est une réaction citoyenne. Ensuite, il y a l’organisation proprement dite d’une manifestation sportive. Il y a une distinction à faire entre l’intérieur de l’enceinte sportive et l’extérieur. A l’intérieur, c’est l’organisateur qui est chargé de la sécurité. Pour cela, il doit faire appel à des sociétés privées spécialisées, qu’il faut bien choisir. Surtout, l’important est de ne pas faire d’économies sur ce poste de dépenses. C’est le cas trop souvent. Il faut que ces sociétés aient un personnel formé, encadré, rémunéré. Trop souvent, les organisateurs rognent sur cette partie du budget. Après, sur la voie publique, la prévention de l’acte terroriste est du ressort de l’Etat. La difficulté est d’arriver à être bien coordonné entre ces deux espaces.

C’est une question d’organisation, de moyens financiers ?

Il faut mettre tous les moyens nécessaires. Mais surtout se donner le temps dès aujourd’hui de former les gens. Par exemple, il faut à peu près 1.200 stadiers pour s’occuper du Stade de France. Il faut les former, les encadrer, les sensibiliser. On peut le faire, mais il faut absolument que la sécurité soit partie intégrante de l’organisation et non pas une pièce rapportée. C’est-à-dire que quand on pense à l’organisation d’une manifestation, le responsable sécurité doit faire partie de toutes les discussions. Il est hors de question qu’on vienne lui dire « voilà ce qu’on a décidé, mettez-le nous en musique ». Ça, c’est déjà une approche fondamentale.

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C’est toute l’organisation en elle-même de l’Euro qui doit être repensée après ces attaques ?

Exactement. Elle doit être repensée et intégrer la sécurité au moment de la conception de l’organisation. Et non pas mettre la sécurité au service de l’organisation.

On peut penser que ce sont toutes ces questions auxquelles sont en train de réfléchir les organisateurs de l’Euro…

Je l’espère. Deux remarques : un pays comme la France n’a pas le droit de dire « on ne peut pas ». Je n’ose même pas le concevoir. Après, il faut se mettre d’ores et déjà dans l’état d’esprit nécessaire, dire qu’on va engager les fonds nécessaires, qu’on va réfléchir aux problèmes de sécurité. Qui ne se résument pas à une ou deux compagnies de CRS supplémentaires.

Qu’en est-il des « fans zones », à l’extérieur des stades ?

C’est le problème le plus grave, selon moi. Elles sont de la responsabilité des villes. Ce sont elles qui doivent mettre en place des systèmes avec des sociétés privées, et ce sont à elles de payer. Techniquement, c’est plus difficile à organiser que dans un stade. Dans un stade, vous savez qui entre, qui sort, alors que là tout est ouvert. Il n’y a pas vraiment de spectacle central, mais beaucoup de petites animations qui sont autant de dangers potentiels. Ce qui multiplie les cibles potentielles pour les terroristes. Les fans zones me font plus peur que la sécurité dans les stades.

Comment faire alors pour accompagner les villes ?

Les villes, il va falloir qu’elles payent. Pour l’instant, de ce que j’en sais, elles sont réticentes à prendre en charge les problèmes de sécurité. Certaines négocient de leur côté, en cherchant à rogner sur les coûts. C’est un jeu dangereux.

Cela va donc être à l’État de dégager des fonds et d’imposer ses mesures ?

L’Etat a déjà dit que les fans zones n’étaient pas son problème.

Ces événements peuvent changer la donne ?

Je ne sais pas. Autant l’Etat peut s’engager vis-à-vis des stades, en disant « c’est un grand rassemblement, je m’en occupe, je prends à ma charge le maintien de l’ordre et la prévention des actes terroristes », autant dans une ville ce n’est pas possible. C’est un accord direct entre l’UEFA et les villes organisatrices, je vois mal l’Etat mettre le doigt dans cette affaire. En plus, les services de police et de gendarmerie ne sont pas extensibles. On attend entre 80.000 et 100.000 personnes dans la fan zone de Paris au pied de la Tour Eiffel… Mais nous pouvons organiser l’Euro dans de bonnes conditions si l’Etat, les collectivités et les organisateurs sont en contacts permanents et que l’on désigne des responsables, une ligne d’action claire et des budgets pour former les personnels.