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Pourquoi Apple, Google et l’Europe ont-ils décidé de se faire la guerre ?

Apple défend ses couleurs face à la réglementation qui nous priverait de ses innovations technologiques

BRAS DE FERApple, mais aussi Google, réclament à l’Europe une réglementation moins contraignante
Christophe Séfrin

Christophe Séfrin

L'essentiel

  • Apple et Google n’en peuvent plus du DMA, le règlement européen Digital Market Act, qui contraint les leaders du numérique.
  • Le 25 septembre, les deux géants ont invité Bruxelles à revoir sa copie, en vain, l’UE ayant répondu du tact au tac, arguant que le DMA ne serait pas abrogé.
  • Après consultation des entreprises et du public, l’Europe doit cependant adapter sa réglementation avant l’été 2026 pour l’adapter aux défis émergents, comme l’IA.

La guerre est déclarée. Le 25 septembre, dans un communiqué long comme le bras, Apple dénonce le DMA. Quelques heures plus tard, c’est au tour de Google, que l’on n’attendait pas forcément sur ce terrain, d’appeler l’Europe à réviser son Digital Market Act, ce règlement à l’attention des grandes plateformes numériques qui ont une position dominante sur le marché, et qui leur applique des contraintes supposées favoriser la concurrence. 20 Minutes fait le point.

Moins acerbe qu'Apple face à l'Europe, Google réclame néanmoins la révision de la réglementation Digital Market Act (DMA).
Moins acerbe qu'Apple face à l'Europe, Google réclame néanmoins la révision de la réglementation Digital Market Act (DMA). - A. Behar/Sipa USA/SIPA

Apple et Google au bureau des pleurs

L’arrivée tardive d’Apple Intelligence en Europe ? La faute au DMA. Les derniers écouteurs AirPods Pro 3 qui ne permettent pas la traduction simultanée dans nos contrées, alors que c’est possible aux Etats-Unis ou au Canada ? Le DMA. Les requêtes Google Search qui renvoient vers des sites intermédiaires qui facturent leurs prestations et non plus vers ceux des compagnies aériennes ou hôtels, comme précédemment ? Encore le DMA. Trop, c’est trop pour Apple et Google. Les deux géants se rebiffent et réclament à l’Europe de revoir sa copie, transformant Bruxelles en véritable bureau des pleurs.

« Nous appelons les régulateurs à examiner de plus près la manière dont cette loi affecte les citoyens européens qui utilisent quotidiennement des produits Apple », réclame la marque à la pomme. « Nous appelons la Commission à garantir des pratiques d’application centrées sur l’utilisateur, factuelles, cohérentes et claires, dans l’intérêt des entreprises et consommateurs européens, et à éviter que la conformité au DMA se fasse au détriment de la sécurité, de la qualité et de l’utilité du marché numérique », déclare de son côté Google, plus nuancé. Mais de quoi parle-t-on, lorsque l’on évoque le DMA ?

Bras de fer avec Bruxelles

Entré en vigueur le 1er novembre 2022 et applicable en grande partie depuis le 2 mai 2023, le Digital Market Act est un règlement européen qui vise à assurer un marché numérique plus équitable et ouvert en Europe. Grosso modo : à contrer les abus de position dominante des « gatekeepers », ces géants comme Alphabet (Google), Amazon, Apple, Meta (Facebook), ou encore Microsoft, dont les services occultent ceux d’une foule d’autres acteurs de moindre taille.

Parmi les nombreuses restrictions ou obligations imposées à ces fameux gatekeepers (ou « gardiens », en français), celles concernant par exemple le fait de ne plus favoriser leurs propres services par rapport à ceux des concurrents ; ou encore la possibilité donnée aux utilisateurs de désinstaller facilement toute application pré-installée… Sur le papier, le DMA dont le projet est arrivé sur la table il y a déjà 5 ans, devrait avoir tout pour plaire… sauf à ceux qui en subissent les conséquences. D’où le bras de fer actuellement engagé avec Bruxelles.

« Aucune intention » d’abroger le DMA

Bien qu’ayant entamé une consultation publique pour adapter sa réglementation aux défis émergents, comme l’IA (le rapport en découlant sera rendu avant le 3 mai 2026), la Commission européenne n’entend pas, d’ici là, modifier la moindre ligne de son règlement.

En réponse à Apple, Thomas Régnier, porte-parole de la Commission, a répliqué auprès de l’AFP : « Apple a tout simplement contesté le moindre détail du DMA depuis son entrée en vigueur. Cela remet en cause la volonté affichée par l’entreprise de coopérer pleinement avec la Commission », expliquant par ailleurs que l’UE n’avait « aucune intention » d’abroger le DMA.

L'Europe rétorque aux «gatekeepers» qu'elle n'a pas l'intention d'abroger le DMA.
L'Europe rétorque aux «gatekeepers» qu'elle n'a pas l'intention d'abroger le DMA. - A. Benayache/SIPA

Pour le grand public, les conséquences visibles du DMA concernent d’abord des retards à l’allumage de certaines fonctionnalités, comme ce fut le cas pour Apple Intelligence, l’IA de la marque à la pomme, arrivée avec plusieurs mois de retard sur le Vieux Continent par rapport aux Etats-Unis. Lancés le 19 septembre les derniers AirPods avec fonction de traduction simultanée, ne peuvent, pour le moment, rien traduire en Europe… tant que des produits concurrents ne proposent pas cette fonctionnalité. Frustrant ? Oui, sans doute. Moins acerbe, Google note de son côté que « les contraintes réglementaires et l’incertitude retardent jusqu’à un an le lancement de nos nouveaux produits, comme certaines fonctions d’IA, par rapport au reste du monde ».

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Des apps pornographiques dans l’Apple Store

Mais pour étayer son propos et se défendre, Apple enfonce le clou et avance comme autre conséquence au DMA, l’apparition de problèmes de sécurité pour les utilisateurs de ses produits. « Le DMA oblige Apple à autoriser le téléchargement direct d’applications, d’autres magasins d’applications et des systèmes de paiement alternatifs – même s’ils ne répondent pas aux mêmes normes élevées de confidentialité et de sécurité que l’App Store ». Et le fabricant d’enfoncer le clou : « Pour la première fois, des apps pornographiques sont disponibles sur iPhone via d’autres plateformes ». Pour Google, décidément moins virulent : « Le DMA complique la protection des utilisateurs contre les arnaques et les liens malveillants sur Android, obligeant au retrait de protections qui garantissaient la sécurité ».

D’un côté, il y a donc des marques bien décidées à défendre leur pré-carré. De l’autre, l’UE, qui n’a aucunement envie de s’en laisser conter. À trop vouloir lutter contre les pratiques anticoncurrentielles de certains grands acteurs du numérique, l’Europe contraint-elle l’innovation ? Une approche évolutive de cette réglementation ne serait-elle pas souhaitable ? Et à trop vouloir protéger leurs intérêts et leurs écosystèmes, certains constructeurs ne devraient-ils pas tenter de trouver un meilleur équilibre avec davantage d’ouverture, de transparence et de flexibilité ? En attendant, seul un dialogue de sourds entre l’UE et les « gatekeepers », en pleine impasse, semble d’actualité.