C’est quoi Hamster Kombat, ce jeu au succès fulgurant qui inquiète l’Iran, la Russie et l’Ukraine
Téhéran l’argent•Après l’Ukraine, la Russie ou l’Ouzbékistan, c’est au tour de l’Iran de s’inquiéter du succès mondial de ce jeu qui détournerait le peuple de l’élection présidentielleLaurent Bainier
L'essentiel
- Dans le monde, 200 millions de personnes joueraient à Hamster Kombat, un jeu russe assez basique créé en mars, dans l'espoir de toucher un jour un peu de crypto.
- Pour Telegram, où le jeu se développe, c'est une aubaine.
- Mais pour les autorités iraniennes, ce type de jeu entouré de promesses d'argent facile est un danger menaçant la cohésion nationale.
A voir Habibollah Sayyari parader le plastron couvert de médailles à Téhéran, on l’imagine mal s’inquiéter pour quelques hamsters russes. Et pourtant en milieu de semaine, le coordonnateur adjoint de l’armée de la République islamique d’Iran a mis en garde son peuple dans une déclaration à l’agence de presse officielle du pays : Hamster Kombat, le jeu dont les Iraniens se sont entichés récemment, est pour lui un dangereux « instrument de soft power à la main des Occidentaux ». Il détournerait le peuple du sujet majeur du moment, les élections présidentielles.
Peu avant lui, des responsables ouzbeks avaient tiré le signal d’alarme, alertant leurs propres concitoyens sur des risques d’arnaques. Tandis qu’en Ukraine, au même moment, on s’inquiétait de l’utilisation qui sera faite des données collectées par les Russes. Russes qui se demandent de leur côté si tout ça ne cache pas un dangereux schéma pyramidal. Bref, Hamster Kombat fait parler et ça mérite bien un petit décryptage. Sylvain Aig, auteur d’une excellente vidéo de vulgarisation sur sa chaîne YouTube Objectif Lune Crypto, nous aide à y voir plus clair.
Un jeu plutôt banal…
Hamster Kombat n’est pas vraiment un « triple A », un de ses jeux à gros budgets qui monopolisent l’attention des gamers et des médias. Ici, on propose au joueur d’incarner un hamster qui dirige une banque crypto et doit accomplir un certain nombre de quêtes quotidiennes pour faire prospérer sa boutique. La mécanique du jeu est assez ennuyeuse : l’action principale consiste à taper frénétiquement sur l’écran de son smartphone pour engranger des pièces qu’on doit ensuite investir avec discernement pour constituer un empire financier.
Ce qui différencie Hamster Kombat du reste des jeux pour smartphone, c’est son habitat naturel : Telegram. La messagerie cryptée russe bénéficie depuis quelque temps d’un regain d’intérêt pour sa blockchain TON (l’affaire est hors sujet et un peu longue à expliquer, mais les Français de TheBigWhale ont fait ça très bien) et est devenue une terre d’accueil pour les jeux tournant autour des cryptos.
« Ce type de jeu permet à Telegram de recruter de nouveaux utilisateurs, détaille Sylvain Aig. Des gens vont découvrir Hamster Kombat, installer Telegram et utiliser TON et le toncoin, la crypto qui permet de faire plein de choses. Parce que Telegram, ce n’est plus simplement une messagerie, c’est plus de 800 applications. Pour des raisons réglementaires, ils ne diront jamais qu’ils sont derrière le jeu, mais on sait parfaitement qu’ils ne sont pas loin. »
… au succès étonnant
Et Hamster Kombat a su tirer le plus grand profit de cet écosystème. Né sur cette plateforme au milliard d’utilisateurs, il s’est appuyé sur une mécanique simple pour se répandre : le parrainage. « A certains moments, si tu veux progresser dans le jeu, explique Sylvain Aig, il est indispensable d’avoir des filleuls. »
Créé le 25 mars, Hamster Kombat revendique aujourd’hui 200 millions d’utilisateurs. Un chiffre impossible à confirmer mais qui n’est pas délirant quand on le compare aux 10 millions de followers du jeu sur X. « On y joue beaucoup, même en France. Certains s'y essayent sans grande conviction, au cas où ça paierait. D’autres ont appelé leur maman pour lui dire “inscris-toi” parce qu’ils avaient besoin de trouver des filleuls, ajoute l’expert crypto. Donc forcément ça fait tache d’huile. »
Autre clé du succès, sa mécanique de jeu : pour réussir à performer, le joueur doit revenir très fréquemment taper sur son écran, sans quoi il tombe dans les limbes du classement. En Russie, où le jeu a été créé, les accros à Hamster Kombat sont si nombreux qu’ils ont donné naissance à de nombreux memes ou articles.
Mais miser sur le viral et l’addiction n’a rien de révolutionnaire. C’est même la base pour un jeu sur smartphone. Si Hamster Kombat connaît un tel succès, c’est qu’il a combiné ces deux ingrédients à un troisième : l’appât du gain.
Promesse en l’air ?
Le mot magique de ces derniers mois dans l’univers des cryptomonnaies s’appuie sur 7 lettres et des milliers de chaînes youtubes, fil Telegram ou serveurs Discord dédiés : l’AIRDROP. Sous cet anglicisme qui évoque l’argent tombé du ciel, on désigne la récompense monétaire offerte aux premiers utilisateurs d’un service. Elle tombe sans crier gare pour des milliers d’utilisateurs cryptos qui n’ont qu’à la réclamer sur un site dédié. Ils se voient ainsi récompensés d’avoir cru en un service avant les autres et de lui avoir permis de se développer.
Notcoin, un autre jeu sur Telegram, a donné lieu en juin à une de ces « distributions aériennes ». Sur les 35 millions d’utilisateurs revendiqués, 11,5 millions de joueurs ont touché une dotation. L’airdrop peut être très généreux (on parle alors de quatre ou cinq chiffres) ou se résumer à quelques dollars. Peut tomber dès les débuts d’une aventure ou des mois plus tard. Etre distribuée proportionnellement selon des règles claires ou sans logique apparente. Bref, la promesse d’un airdrop fait saliver les joueurs, mais elle n’engage généralement que ceux qui l’écoutent.
Et Hamster Kombat a bien compris la mécanique. « On ne connaît pas vraiment les conditions de l’airdrop à venir, met en garde Sylvain Aig. Pour l’instant il n’y a rien de concret. Mais il y aura forcément des déçus. » Car si 200 millions d’utilisateurs doivent se partager le gâteau, certaines parts seront toutes petites. Et une majorité de celles et ceux qui tapotent sur le hamster repartiront dépités.
Une réflexion occidentale
L’équation n’est pas la même, toutefois, selon où l’on vit. En Occident, on chasse davantage les airdrops de plateformes de finance décentralisée, plus lucratives mais qui demandent un investissement initial. Dans les pays à l’économie chancelante, en revanche, les jeux cryptos comme Hamster Kombat touchent un large public.
En 2022, la fièvre Axie Infinity, un des premiers jeux du genre, s’était abattue sur les Philippines en pleine pandémie de covid, de nombreux joueurs quittant leur travail mal rémunéré et souvent harassant pour s’adonner de chez eux à ce jeu de combat. Après quelques mois lucratifs, la source s’était peu à peu tarie, de plus en plus de joueurs se disputant le pactole. Certains Philippins s’étaient alors retrouvés prisonniers d’un Axie de moins en moins rentable et qui exigeait de plus en plus d’heures de pratique.
En Iran, pays à l’inflation galopante, l’espoir de toucher un jour un airdrop en crypto est évidemment une perspective réjouissante. Aussi petite soit finalement la récompense. Mais alors que les Iraniens sont appelés aux urnes le 28 juin pour élire leur président, cette nouvelle mode passe mal. « Une société qui, au lieu de travailler se tourne vers de tels jeux perd progressivement la culture de l’effort et l’esprit d’entreprise », pouvait-on lire dernièrement dans la presse d’Etat, rapporte AP. Au pays des Mollahs, beaucoup comme l’Ayatollah Nasser Makarem Shirazi, souhaiteraient l’arrêt du jeu. Mais avec une population largement équipée en smartphone et une monnaie qui ne cesse de perdre de la valeur, ils auront sans doute bien du mal à remettre le hamster doré en cage.



















