Florian Müller: «Face aux actions judiciaires d'Apple, un scénario du pire est possible pour Android»

INTERVIEW Le grand gourou des brevets décrypte pour 20minutes.fr le bras de fer actuel sur les smartphones...

Propos recueillis par Philippe Berry
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L'iPad 2 et l'iPhone 4, d'Apple (gauche) face à au Samsung Galaxy Tab 10.1 et au Galaxy S II.
L'iPad 2 et l'iPhone 4, d'Apple (gauche) face à au Samsung Galaxy Tab 10.1 et au Galaxy S II. — PHOTOMONTAGE/20MINUTES.FR

La guerre devient totale. Dans la partie de ping pong judiciaire en cours, Apple a obtenu plusieurs victoires majeures avec des injonctions temporaires bloquant des téléphones ou des tablettes de Samsung sous Android en Australie, au Pays-Bas et en Allemagne. Aux Etats-Unis, une décision doit bientôt tomber. En France, c'est Samsung qui contre-attaque sur l'iPhone 4S. Dans une autre bataille, HTC a perdu une première manche face à Apple, lundi, aux Etats-Unis. Qui se trouve en position de force? Quel avenir pour Android? Le point avec Florian Müller, analyste en propriété intellectuelle, qui décrypte l'actualité des brevets sur son site FOSS Patents.

Dans ce match de boxe, personne n'est encore K.O., mais qui mène aux points pour l'instant?

Apple est sur une dynamique de victoires, notamment en Australie. L'entreprise utilise des stratégies différentes dans chaque pays car les lois ne sont pas uniformes. Elle disposes de plusieurs munitions, en attaquant sur divers types de brevets: design, matériel, logiciel. En face, les contre-attaques n'ont pas présenté d'arguments et d'éléments très convaincants aux juges. Parfois, des entreprises ripostent pour rassurer les actionnaires et le public.

 

Un scénario du pire pour Android, avec des interdictions permanentes, est-il probable?

C'est un scénario possible. Malgré tout, un tel dénouement prendrait une ou plusieurs années. Pour l'instant, les injonctions ne sont que temporaires. Chacun peut amener de nouveaux arguments et brevets pour tenter de convaincre le juge.

 

Aux Etats-Unis, un avocat de Samsung n'a pas été capable de discerner un iPad d'un Galaxy Tab à distance. Cela est-il dommageable?

Le juge a l'air de penser qu'il y a une infraction. Mais une infraction n'a pas de valeur si le dossier de propriété intellectuelle, ici, les brevets de design d'Apple, n'est pas reconnu comme valide. C'est sur ce point que cela va se jouer.

 

Pourquoi Apple ne veut-il pas simplement récupérer des royalties via des accords de licence, comme Microsoft l'a fait avec Samsung et HTC?

Pour l'instant, Apple insiste pour que certaines fonctions de l'iPhone et de l'iPad soient considérées comme exclusives. Dans la plupart des pays, une entreprise n'a pas d'obligation d'accorder des droits de licence. En général, les acteurs le font quand ils ont eux-mêmes besoin de brevets possédés par des concurrents.

 

Comment Apple peut-il breveter des éléments du multitouch quand la technologie existe depuis les années 70?

Apple attaque sur des fonctions précises. Pour certains points, comme pour faire défiler des listes, Google a peur et n'a pas inclus de fonction exactement similaire dans la version «brute» d'Android. En revanche, beaucoup de fabricants la rajoute dans leur couche logicielle maison. En Australie, l'un des brevets retenus couvre le pinch (zoom à deux doigts) et d'autres fonctions multitouch via l'utilisation de l'heuristique (une méthode statistique, ndr) pour que le système puisse prévoir dans quelle(s) direction(s) le geste se dirige. Dans l'absolu, même si une technologie existait déjà, y apporter des améliorations, même mineures, peut suffire pour obtenir des droits exclusifs.

 

Pourquoi Apple n'attaque pas également Microsoft?

Car Microsoft possède beaucoup trop de brevets, bien plus que Google et ses partenaires.

 

Les brevets de Motorola et d'IBM, rachetés par Google, vont-il lui servir?

Apple et Microsoft n'ont pas hésité à poursuivre Motorola l'an passé. Ils ne semblent donc pas avoir peur de ses brevets. Ceux d'IBM pourraient se révéler plus intéressants, mais sans doute plus pour la bataille entre Google et Oracle (sur java, ndr).

 

Une union sacrée de tous les acteurs de la galaxie Android contre Apple est-elle possible?

Elle est peu probable. D'abord car leur dossier ne serait pas forcément plus solide. Et surtout, ils sont avant tout concurrents les uns des autres. Une interdiction sur une tablette Samsung peut faire les affaires d'un autre et vice versa.

 

Le fait que Samsung fabrique des composants de l'iPhone peut-il jouer en faveur d'un accord à l'amiable?

Il semble que les deux entreprises ont décidé que les parts de marché en tant que fabricants de smartphones étaient plus importantes que tout le reste. Samsung a vendu 30 millions d'appareils Galaxy, et les marges sont bien plus élevées que dans le business des composants. Pour Apple, un fournisseur peut se remplacer par un autre.

 

Google a-t-il raison quand il réclame une réforme globale du système des brevets logiciels?

Des simplifications sont souhaitables. Ceci dit, en 2004, j'avais tenté de convaincre Google de devenir le champion de cette réforme et ils n'étaient pas intéressés. Il faut quand même rappeler que parmi toutes les compagnies majeures, Google est la seule dont le coeur de business est fondé sur un brevet logiciel.

 

Apple a-t-il raison de suivre une ligne dure? Dites-le nous dans les commentaires ci-dessous.