Le jeu du badinage et du hasard en ligne

SOCIETE Etat des lieux des relations sentimentales sur les sites de rencontres...

Alice Antheaume

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Coeur, amour et badinage
Coeur, amour et badinage — DR

14 millions de personnes vivent seules en France (1). Plusieurs millions cherchent un partenaire en ligne. Le phénomène est presqu’aussi vieux que le web, mais on en sait davantage sur les modalités des rencontres en ligne avec une enquête de l’observatoire du célibat. Le «nouvel art d’aimer» — c’est l’intitulé de cette étude — s’est basé sur 3.000 internautes inscrits sur le site de rencontre Match, qui en compte 3,8 millions en France.

On assume son célibat mais pas trop non plus
75 % des interrogés répondent qu’ils ressentaient «le besoin de trouver un(e) partenaire» au moment de s’inscrire sur Match, 22 % déclarent avoir été «curieux d’essayer». Ce besoin répond à la nouvelle donne environnementale, estime le sociologue Gérard Mermet. «La société a plus changé en dix ans que les deux derniers siècles, dit-il. Nous sommes dans une nouvelle civilisation, où les valeurs des femmes imprègnent les hommes et inversement, où l’espérance de vie augmente de trois mois par an, où l’on ne supporte plus les temps morts et où la vitesse est de mise via des outils comme les téléphones portables et Internet.»

Dans cette société en mutation, les femmes ont changé plus rapidement que les hommes, selon la psychanalyste Martine Teillac, en conquérant leur autonomie matérielle et sexuelle en même temps qu’elles gagnaient des galons professionnels et qu’elles maîtrisaient leur corps via la contraception. «Même si les femmes d’aujourd’hui vivent leur célibat de façon épanouissante, seule une infime minorité d’entre elles le choisissent comme mode de vie définitif, souligne la psychanalyste. Car il y a un besoin «très fort de partage, non seulement des plaisirs hédonistes, mais aussi des contraintes de la vie, des décisions difficiles à prendre», explique encore Gérard Mermet.

On ne sait pas ce qu’on veut
34% des interrogés disent sélectionner des profils qui leur ressemblent quand 29 % choisissent des profils «différents et complémentaires». Mais 36 % reconnaissent que cela «dépend des moments». Bref, l’homo sapiens est devenu un «homo zappens», sourit Gérard Mermet, c’est-à-dire un individu, homme ou femme, qui «ne sait pas très bien ce qu’il veut» et qui vit dans la mobilité et le zapping à la fois professionnel et sentimental.

On choisit sur photo
Les inscrits comme célibataires sur les sites de rencontre ont beau rechercher un(e) allié autant qu’un(e) amoureux, ils regardent en premier lieu la photo pour sélectionner les profils qui les intéressent. «La pulsion sexuelle joue un rôle important, reprend le sociologue. D’autant que choisir d’être en couple un tel ou une telle a une dimension esthétique.» En deuxième lieu, les inscrits disent faire leur choix en fonction des textes individuels de présentation. «La façon dont on se raconte est un critère qui pèse lourd, car on truque moins les mots que le visuel depuis qu’on sait que les photos peuvent être arrangées avec Photoshop», dit Gérard Mermet. «Sur Internet, on peut parfois confier des choses qu’on ne dirait pas même à son meilleur ami, remarque Martine Teillac. Les femmes qui en ont trop dit un jour le savent bien: désormais, elles ont appris à en confier le minimum pour garder la part de mystère nécessaire à la rencontre.»

On fantasme comme des malades
Pour multiplier les chances de rencontrer quelqu’un, les internautes interrogés multiplient volontiers les sources. Ainsi, 83 % d’entre eux sont ou se sont inscrits à un ou plusieurs autres sites de rencontre que Match. Il est probable qu’ils aient rédigé des fiches différentes : on les appelle les «pluri-sites». Pourquoi multiplier les identités numériques? «Peut-être par peur d’être fiché, esquisse Gérard Mermet, ni pour tromper les autres mais pour finir par savoir qui ils sont et pour s’inventer des personnages qui les valorisent. Et ce, afin de mieux se vendre.» En ligne, un profil reste une machine à fantasmes. 73 % des sondés l’avouent: ils trouvent qu’il y a des «différences importantes» entre le profil tel qu’il est affiché sur le web et la réalité de la personne rencontrée.

(1) Chiffre Insee qui recense célibataires, veufs et divorcés.