Comment l’informatique s’est masculinisée le jour où elle devenue prestigieuse

TECH Ce mardi 11 octobre, on fête Ada Lovelace, la première programmeuse de l’histoire. L’occasion de se rappeler que les femmes ont longtemps eu un rôle très important en informatique... 

Annabelle Laurent

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Ada Lovelace, fille de Lord Byron, pionnière de l'informatique
Ada Lovelace, fille de Lord Byron, pionnière de l'informatique — MARY EVANS/SIPA

Ada Lovelace ? A moins que vous étudiez l’informatique, les chances sont minces pour que ce nom (si classe… on veut le même) vous dise quelque chose. C’est pourtant à cette comtesse anglaise, fille du poète Lord Byron, que l’on doit l’invention du premier programme informatique de l’histoire. Au milieu du 19e siècle, Ada Lovelace écrit le tout premier algorithme destiné à être exécuté par une machine, et prédit l’avenir de l’informatique dont elle est la première à envisager les applications bien au-delà des mathématiques…

Longtemps oublié, son rôle de pionnière est reconnu aujourd’hui, et fêté depuis 2009 par le « Ada Lovelace Day », une journée fixée au 11 octobre par Suw Charman-Anderson pour célébrer la contribution des femmes dans la science, et que l’on trouve bien davantage mentionnée dans la presse anglaise.

Un domaine qui se déféminise

L’occasion de se demander pourquoi les femmes ont progressivement déserté un domaine dans lequel elles ont été si importantes dans l’histoire, faisant de l'informatique l'une des rares disciplines à s'être masculinisée au lieu de se féminiser…

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« Quand je dis aux étudiants que le premier programmeur informatique de l’histoire était une femme, l’amphi tombe des nues », nous raconte Isabelle Collet, qui, il y a dix ans, signait L’informatique a-t-elle un sexe ? (Broché, 2006).

Elle y expliquait comment l’informatique en était venu à être considéré comme un métier masculin alors qu’il comptait de nombreuses femmes dans ses premières années et n’aurait jamais été ce qu’il est sans une Ada Lovelace ou une Grace Hopper (qui a mis au point les premiers gros calculateurs et été témoin du premier « bug » de l’histoire), pour n’en citer que deux (en voilà huit autres).

Dix ans ont passé depuis le livre. Et ? « Depuis, c’est pire! » tranche la chercheuse à l’université de Genève. « Plus la figure du "geek", encore peu représentée en 2006, se répand (dans les médias, les séries…), plus cela fige la figure comme étant masculine».

Chute libre

En France, « à la fin des années 1970 et au début des années 1980, 30 % de femmes sont inscrites dans les filières d’ingénierie, et certaines filières sont même à 50 %, rapporte Isabelle Collet. Avec la filière de l’agro-alimentaire, la filière informatique était la plus féminisée. Aujourd’hui, c’est celle qui, avec l’aéronautique, l'est le moins. Le pourcentage a chuté à 12-15 %, soit une division par deux. Donc une chute libre, qui est générale partout en Occident. »

Le nombre de femmes est resté stable, mais « ce sont les hommes qui se sont engouffrés en masse dans la filière ».

Pourquoi ? Pour deux raisons, estime Isabelle Collet. D’abord à cause de « l’augmentation du prestige associé aux métiers de l’informatique ». « Dans les années 1970, l’informatique, on ne savait pas trop ce que c’était. Ce ne sont pas des filières prestigieuses, la concurrence est faible. Puis on passe d’un monde de l’entreprise sans ordinateurs à un monde où ils sont partout. Celui qui sait les faire marcher et les comprendre hérite subitement d’un pouvoir, beaucoup d’emplois sont créés d’un coup, les salaires montent. Les hommes investissent le domaine. »

La deuxième raison ? « C’est l’arrivée du micro-ordinateur au cours des années 1980, poursuit Isabelle Collet. Des ados se mettent à bidouiller l’informatique, c’est la naissance de la figure des "geeks". La représentation se transforme complètement. De celle de grosses machines dans les banques et dans les assurances, on passe à celle de la bidouille : par tout un tas de stéréotypes, l’informatique bascule dans le domaine masculin. Et on en arrive aujourd’hui à des IUT d’informatique où il y a 6 filles dans des promos de 120. »

Un enjeu majeur

Fin septembre, Melinda Gates annonçait son projet pour encourager les femmes à regagner les études d’informatique, où elles ne sont plus que 18 % aux Etats-Unis, contre 37 % en 1987 au moment où elle-même décrochait son diplôme à l’université de Duke. Elle soulignait l’importance de compter des femmes parmi les architectes du monde de demain, et notamment parmi ceux qui seront aux manettes des intelligences artificielles « auxquelles nous confierons bientôt nos parents âgés»… 

Une déclaration qui n’est évidemment pas isolée à l’heure où de nombreux réseaux de femmes se sont constitués ces dernières années pour amener plus de parité dans la tech (Ladies of Code, StartHer…)… mais qu’applaudirait certainement Ada Lovelace.