Roland-Garros: Pourquoi on conseille à Rafael Nadal de s’arrêter à ces dix titres pour toujours
TENNIS•Le Majorquin a détruit Wawrinka en finale du tournoi (6-2, 6-3, 6-1)…William Pereira avec Julien Laloye
De nos envoyés spéciaux,
Dimanche après-midi, un homme est entré sur le Central pour écraser son adversaire sans la moindre pitié. Un homme en mission, sorte de John Rambo du tennis, programmé pour envoyer des mines en coup droit et en revers dans un seul et même but : ajouter un dixième Roland-Garros à son palmarès. Cet homme s’appelle Rafael Nadal et il est aussi immense que son armoire à trophées. Quinze tournois du grand chelem dont dix Internationaux de France. Incroyable, inhumain, irréel. Les mots manquent pour qualifier l’exploit. Mais dis, Rafa, et si tu t’arrêtais là ?
Le 10, chiffre rond et symbole de perfection
Ce n’est pas qu’on n’aime pas le monarque de Paris, bien au contraire. Si on a envie de le voir s’arrêter à dix, c’est pour tout plein de raisons positives. Quelque part, c’est un conseil – dont on doute qu’il tombera dans l’oreille de son destinataire mais qu’importe. Certes, l’Espagnol est insatiable, et il ne se gênera pas pour claquer tous les Rolands qu’il peut avant sa mort. Mais il le devrait. Ne serait-ce que parce que ce chiffre qu’il soupçonnait de « devenir [son] préféré » en cas de victoire dimanche est symbole de perfection. 10/10. Copie parfaite, félicitations du conseil de classe, merci, au revoir, tirez la bâche du Chatrier.
C’est aussi un chiffre rond et a fortiori plus facile à mémoriser. S’il en gagne deux de plus, la question se posera « il en a gagné 12 ou 13 déjà, Nadal » ? Dix c’est dix. Clair, net, précis. Dans cinquante ans on s’en souviendra aussi bien qu’aujourd’hui. Et c’est déjà une bonne raison d’en rester là. Sauf pour Miguel Angel Nadal, l’ancien défenseur du FC Barcelone et « oncle de » croisé au players après la rencontre :
« « Pourquoi arrêter à dix ? Il y a des joueurs qui arrêtent alors qu’ils n’ont gagné qu’un seul. C’est comme le record du 100 mètres. A un moment c’était à dix secondes et puis le chrono a commencé à descendre, descendre… Rafa est tellement exigeant qu’il continuera à se battre pour faire baisser encore le chronomètre. » »
La question de l’émotion se pose également. Bien sûr, en garçon poli et vainqueur-né qu’il est, Nadal trouvera toujours le moyen de s’écrouler sur l’ocre du central sur ses prochaines balles de matchs gagnantes en finale de Roland-Garros. Mais serait-ce sincère ? Rafa trouvera-t-il après sa décima la même vacuité dégagée par les « undecima » et « duodecima » du Real Madrid – son club de cœur – en Ligue des champions ? Dans les deux cas, on a tellement attendu le cap des dix que toutes celles qui suivent perdent en valeur émotionnelle. C’est à se demander si cela vaudra le coup de suer et souffrir autant pour gratter de nouveaux Roland-Garros, d’autant que comme le précise Miguel Angel, « dix, c’est un score qui sera très difficile à battre dans l’histoire du sport », pour ne pas dire imbattable.
Objectif record en grand chelem
Enfin, s’il y a bien un détail qui rend unique cette décima « nadalienne », c’est le soutien et l’hommage du Chatrier envers le maître des lieux pendant la cérémonie de remise du trophée. L’hommage vidéo, le tonnerre d’applaudissements, la compil Youtube de ses dix victoires à Paris et même le tifo… Plus jamais Nadal ne les aura. Il faut se rendre à l’évidence : le public du court central, qui a passé son temps à pousser derrière Wawrinka comme il poussait derrière Soderling il y a quelques années, n’aime pas plus que ça cet immense champion et aimerait sans doute que l’Espagnol s’arrête là.
Partout ailleurs, il serait chéri, à commencer par Wimbledon, où pareil exploit aurait sans doute été salué par une standing ovation debout pendant cinq minutes au son de « Rafa, Rafa ». Pas chez nous. Les sifflets, les « allez Rodgeur » même quand Federer n’est pas là, et plus généralement le scepticisme de la foule accompagneront comme par le passé ses succès à venir. Et, franchement, on n’a pas envie de (re) vivre un tel spectacle. Nadal ne mérite pas ça. Enfin, qui imagine Rafael lever les bras une onzième ou une douzième fois sans Toni Nadal à ses côtés, l’oncle, le mentor, le coach, tout ça à la fois ? Même Miguel Angel est sceptique : « Je ne vois pas Rafael gagner Roland-Garros sans Toni, je ne peux pas l’imaginer. Les deux pas l’un sans l’autre. »
Comme mentionné plus haut, tout cet argumentaire est vain. Vous pourrez balancer au Majorquin toutes les bonnes raisons de ne plus gagner en France, il ne les trouvera pas recevables. Sa vie sportive s’est construite autour de la victoire, de l’abnégation et de la haine de la défaite et cela ne changera jamais. Pendant la quinzaine, on l’imaginait – en se marrant – dix ans plus vieux en train de maltraiter la concurrence lors du trophée des légendes avec la même envie, la même hargne qu’au temps de sa splendeur.
Rafael Nadal continuera de gagner Roland-Garros parce qu’il aime ça. Et parce qu’un défi autrement plus ardu le motivera à dominer le tournoi jusqu’à ce que mort s’en suive : le record suprême en Grand Chelem (Federer en a raflé 18, soit trois de plus que lui). « Au vu de son niveau de jeu sur terre battue et de la rivalité retrouvée avec Roger Federer, je pense qu’il a de quoi atteindre les 20 Grands Chelem », s’est risqué Alex Corretja après le match. Et forcément d’autres Internationaux de France. Après, « il ne restera plus qu’à rebaptiser le court à son nom », comme le suggère en plaisantant son grand ami Pau Gasol, présent à la fête. Ça ira plus vite que d’attendre le successeur de Yannick Noah chez les Français.


















