Cyberharcelé(e)s: «Je découvre qu’on m'a inscrite sur un site d’escort girl, des hommes veulent me voir.»

PRIS POUR CIBLE Charlotte a commencé à recevoir des insultes et des menaces sur Instagram après avoir entamé une relation sentimentale sur le même réseau social…

Propos recueillis par Laure Beaudonnet

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Charlotte a été ciblés par des menaces. Illustration
Charlotte a été ciblés par des menaces. Illustration — REX/Mood Board/REX/SIPA
  • Charlotte a commencé à être la cible d’attaques après avoir entamé une relation virtuelle avec un homme sur Instagram.
  • Elle s’est rendu compte que ni le compte de son cyberharceleur (se) ni celui de son coup de cœur n’étaient vrais.
  • Elle a aussi été inscrite sur un site de rencontres et un site d’escort girl avec un compte Gmail qu’elle n’utilisait plus depuis sa rupture avec son ex-compagnon.
Logo de la série prispourcible

Voici l’histoire de Charlotte*. Son témoignage rejoint notre série « Pris pour cible » sur les persécutions en ligne. A travers ces expériences individuelles, 20 Minutes souhaite explorer toutes les formes de harcèlement en ligne qui, parfois, détruisent des vies.

Chaque semaine, nous illustrerons, à l’aide d’un témoignage, une expression de cette cyberviolence. Si vous avez été victime de cyberharcèlement, écrivez-nous à prispourcible@20minutes.fr

« Mon désarroi a commencé quand j’ai quitté mon ex-compagnon. Quelques années plus tard, il a voulu qu’on se remette ensemble mais j’ai refusé. C’était en mai 2014, je l’avais invité à l’anniversaire de notre fils, j’avais organisé une fête familiale. Trois mois après, le cyberharcèlement a commencé. J’ai d’abord entretenu une relation à distance avec un homme sur Instagram que je n’avais jamais vu. Avec le recul, je me rends compte à quel point j’étais idiote.

J’ai fini par me rendre compte que rien de tout cela n’avait existé. J’ai eu la puce à l’oreille parce qu’il n’était pas constant, à chaque fois que je lui demandais de m’appeler, il ne le faisait pas. Quand je lui demandais de le voir, ce n’était jamais le bon moment. Il était distant. En parallèle à ces échanges romantiques, un compte Instagram féminin a commencé à m’envoyer des menaces et des insultes. Elle me contactait en privé pour me dire que l’homme avec qui j’échangeais était son homme. Elle disait que je m’intéressais à l’argent, elle me proposait de l’argent pour le quitter. Un jour, elle m’a dit : "Tu vas, voir tu vas pleurer, tu ne sais pas qui je suis." Sur Internet, on ne sait pas qui est derrière quoi. J’ai été naïve, mais quand vous sortez d’une relation où on vous a tabassée, vous ne savez pas toujours comment faire.

Captures d'écran des menaces et insultes reçues sur Instagram par Charlotte
Captures d'écran des menaces et insultes reçues sur Instagram par Charlotte - CAPTURES

« Je découvre qu’on m’a inscrite sur un site de rencontres et sur un site d’escort girl »

J’ai continué à recevoir des insultes pendant deux ans. Parfois, j’en recevais tous les jours, parfois une fois par semaine. Et en 2016, j’ai commencé à avoir des appels sur mon fixe et sur mon téléphone portable, toutes les 15 minutes. On m’appelait et quand je regardais à quoi correspondait le numéro sur Internet, c’était un numéro d’arnaque ou de prospection. En août, un numéro m’appelle, je vois qu’il s’agit d’un numéro d’arnaque, la personne me laisse un message et j’entends la voix chantonner mon prénom sur mon répondeur.

L’année dernière, je découvre un message sur Gmail qui m’informe que j’ai reçu un mail sur un autre compte que je n’avais pas ouvert depuis l’époque où j’étais en couple avec mon ex-compagnon. Parfois, pour protéger votre compte, vous pouvez associer un deuxième compte. Je me dis : "Ah tiens, c’est vrai que j’avais ce compte Gmail". Je retourne dessus et je vois qu’en 2013, on m’a inscrite avec cette adresse sur adopteunmec et sur un site d’escort girl, Wannonce. Des hommes me proposent des rendez-vous, veulent me voir.

Je n’ai pas de preuves donc je ne peux pas assurer qui est derrière tout ça. Mais, un jour, quand j’étais avec mon ex-compagnon, un de ses copains est venu nous voir. Il nous dit : "Je ne comprends pas, je suis sur un site gay. Il y a mon numéro de téléphone, il y a ma photo, il y a des mecs qui m’appellent alors que je n’ai jamais été sur ce site. Je ne suis pas gay." Mon ex-compagnon semblait très concerné par cette histoire : "Mais qu’est-ce qui se passe ? Ce n’est pas normal… " Il est revenu vers moi et il était fendu de rire : "C’est moi qui l’ai fait, ce gros connard…" J’étais choquée, je lui ai dit que ça ne se fait pas. On ne fait pas ça aux gens. Quand j’ai vu qu’on m’avait inscrite sur ces sites, j’ai compris que c’était lui.

« Quand j’ai supposé l’origine de tout ça, je me suis dit : "Non, on ne va pas me détruire." »

Au début, les menaces sur Instagram m’ont fait peur, on ne sait pas d’où ça vient. Je répondais pour voir ce que la personne disait. Un jour, mon bras gauche ne bougeait plus parce que j’étais trop stressée. Je me suis mise à pratiquer l’ho’oponopono, c’est un art de vie hawaïen basé sur le pardon. Sur le coup, j’étais très en colère, mais quand on comprend la situation, on se dit qu’il faut réagir d’une autre manière. Il faut ignorer. Quand j’ai supposé l’origine de tout ça, je me suis dit : "Non, on ne va pas me détruire."

J’ai changé mon numéro de téléphone fixe et de téléphone portable. J’ai donné mon numéro de téléphone fixe à mon ex-compagnon parce que je suis obligée, pas mon portable. J’ai attendu plusieurs semaines pour lui donner ce numéro, je n’ai eu aucun problème, aucun appel. Et une semaine après lui avoir donné, j’ai reçu un appel bizarre. Je ne réponds même plus. Aujourd’hui, je ne reçois rien sur mon téléphone portable. Pour moi, c’est mon ex-compagnon, mais je ne peux pas dire que c’est lui parce que je n’ai pas de preuve. »

* Le prénom a été modifié.

Retrouvez tous les épisodes de la série, ici.

20 secondes de contexte

L’idée de cette série n’est pas arrivée par hasard. Le Web déborde d’histoires de cyber-harcèlement, les raids numériques se multiplient ces dernières années. Nous entendons parler de ce phénomène Internet dans la presse à travers les histoires de Nadia Daam, Nikita Bellucci ou, plus récemment, de Bilal Hassani, mais ils sont nombreux, moins célèbres, à en avoir été victimes. Nous avons voulu leur donner la parole pour faire connaître cette réalité qui a, parfois, brisé leur vie. Notre idée : donner corps aux différentes formes de violences en ligne et montrer qu’il n’existe pas des profils type de harceleur ni de vraiment de victime.

De semaines en semaines, nous avons réussi à sélectionner des témoignages à l’aide du bouche-à-oreille, d’appels sur Twitter et sur notre groupe Facebook 20 Minutes MoiJeune. Et ce n’est pas toujours facile de tenir le rythme d’une interview par semaine, même à trois journalistes. Nous devons évaluer chaque récit en fonction de sa pertinence et, parfois, de sa crédibilité. Mais, nous laissons toujours la liberté aux victimes de témoigner à visage découvert ou de garder l’anonymat pour ne pas donner une nouvelle occasion aux cyber-harceleurs de s’en prendre à elle.