Comment les réseaux sociaux ont modifié notre comportement

NUMERIQUE Les réseaux sociaux « sapent les fondamentaux du comportement des gens », a dit un ancien vice-président de Facebook…

O. P.-V.

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Facebook — Pexels
  • Un ancien vice-président de Facebook a accusé les réseaux sociaux de déchirer le tissu social.
  • Le sociologue Dominique Boullier explique à «20 Minutes» les changements sociaux et cognitifs introduits par ces plateformes.

Chamath Palihapitiya n’est pas le premier à sonner l’alerte. Cet ancien vice-président de Facebook, en charge par le passé de la croissance de l’audience pour le site de Mark Zuckerberg, a déclaré au cours d’un débat en novembre que les réseaux sociaux « sapent les fondamentaux du comportement des gens ».

20 Minutes avait compilé également les charges de plusieurs figures de la Silicon Valley contre l’économie de l’attention, notamment celle du créateur du like de Facebook, Justin Rosenstein, qui assurait que cette stratégie des géants du Web était « structurée pour compromettre la volonté humaine ». Alors, qu’en est-il des effets des réseaux sociaux sur notre cerveau ? On fait le point avec Dominique Boullier, sociologue, chercheur à l’Ecole polytechnique de Lausanne et spécialiste des technologies cognitives.

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Un travail constant de mise en scène de soi

L’ex-VP de Facebook a parlé « d’outils qui déchirent le tissu social ». « C’est plus qu’une déchirure, ça transforme le tissu social en jeu de miroir, explique Dominique Boullier. Il y a une fonction de stimulation d’une image, que l’on gère comme une politique éditoriale, ce qui créé des fictions évidemment, ce qui n’est pas tout à fait le sens qu’on pouvait donner aux réseaux sociaux au début. »

Avec un décalage in fine entre la réalité et l’image renvoyée, qui peuvent fatiguer les gestionnaires de comptes : « Désormais il y a peu de choses à se dire et beaucoup à mettre en scène. Regardez le nombre de gens qui quittent les réseaux sociaux : c’est épuisant, c’est un travail constant de mise en scène de soi. C’est un réseau social certes, mais de pure fiction », poursuit le sociologue.

« Un régime d’alerte »

L’épuisement peut venir aussi de la saturation en sollicitations de toutes sortes, notifications, messages, vidéos qui se déclenchent toutes seules. C’est cela l’économie de l’attention, un système dans lequel la surabondance d’informations fait de notre capacité d’attention la principale ressource économique, avec ses conséquences sur le cerveau. « Il y a une transformation par les principes de l’architecture de Facebook, avec un certain nombre d’incitations à la réaction. C’est ce qui amène une mutation dans nos comportements, car c’est à une échelle importante, qui démultiplie les stimulations », avance Dominique Boullier, qui parle d’« un régime d’alerte ».

L’individu se retrouve alors dans « un état cognitif très particulier, pas individuel mais partagé » où « il n’y a pas de réflexion, seulement de la réactivité pure ». Ce type d’excitation provoque un stress, qui peut lui-même générer un sentiment de satisfaction, activant certaines hormones, ce qui donne la sensation de monter en tension. « En même temps, ça génère un épuisement, une saturation cognitive, qui fait que vous n’arrivez plus à tenir le rythme. Pour garder un certain niveau de visibilité, il faut pourtant continuer à réagir », poursuit le chercheur.

Les effets de l’économie de l’attention

Au milieu des années 2000, à la tête d’une équipe de chercheurs de l’université de Compiègne, Dominique Boullier avait travaillé sur les effets cognitifs des sms et des mails, juste avant l’apparition des réseaux sociaux. « On avait noté que dans les entreprises, on déclarait ne plus pouvoir garder un temps de concentration de plus de sept minutes », décrit-il.

Dans un papier du Monde en septembre, la journaliste expliquait avoir perdu 4 secondes d’attention en dix-sept ans, n’étant plus capable de se focaliser sur une tâche que 8 secondes en moyenne, une seconde de moins qu’un poisson rouge. Le chercheur de Polytechnique insiste sur la nature de cette économie de l’attention : « Le problème de la saturation de sollicitation, ce n’est pas le volume, mais le hachage de l’attention. »