Hausse des taux d’intérêt : « Il va être plus cher et compliqué de faire des emprunts » estime Stéphanie Villers

INTERVIEW La BCE n’avait pas augmenté ses taux depuis 2011. Une décision historique que décrypte l’économiste Stéphanie Villers, pour « 20 Minutes »

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas
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La BCE se prépare à augmenter ses taux, et ça, ça change beaucoup de choses
La BCE se prépare à augmenter ses taux, et ça, ça change beaucoup de choses — Yann Schreiber / AFP
  • La Banque centrale européenne vient d’annoncer qu’elle allait augmenter ses taux d’intérêt courant juillet.
  • Un évènement qui rejoint les politiques des banques centrales américaine et britannique, dans le but de lutter contre l’inflation.
  • Une mission qui risque d’être compliquée à réussir selon l’économiste Stéphanie Villers, spécialiste de la macro-économie.

C’est une première depuis 2011. La Banque centrale européenne (BCE), va augmenter ses taux d’intérêt en juillet. C’est ce qu’a annoncé sa présidente, Christine Lagarde, ce mercredi. « Après la première hausse des taux, le processus de normalisation sera progressif », a précisé la dirigeante, qui parle depuis avril d’un « voyage » effectué par étapes, laissant présager d’autres hausses de taux à venir après le premier amorçage de l’été.

Une décision censée lutter contre l’inflation, qui atteint des niveaux records dans la zone euro. Stéphanie Villers, économiste spécialiste en macro-économie explique à 20 Minutes les conséquences de cette mesure.

Que se passe-t-il avec la BCE ?

La Banque centrale européenne va procéder à un resserrement monétaire avec une remontée des taux d’intérêt. Cette hausse suit la politique des autres banques centrales, comme la Fed, la banque centrale américaine ou la Banque d’Angleterre (BoE). Début mai, la Fed a remonté ses taux directeurs de 0,5 point et la BoE a relevé son taux à un plus haut depuis 2009. Cette hausse des taux d’intérêt est censée lutter contre l’inflation. Elle a atteint le taux record de 7,5 % sur un an en avril dans la zone euro et est de plus de 8 % aux Etats-Unis.

En quoi l’augmentation des taux d’intérêt permet-elle de lutter contre l’inflation ?

On a tous entendu dans notre vie un conseil immobilier « C’est le moment d’acheter, car les taux sont bas ». Et bien l’idée est de faire l’inverse : quand les taux sont hauts, on achète moins, on emprunte moins, que ce soit au niveau des ménages ou des entreprises. Les taux d’intérêt élevés rendent moins attractifs les investissements, car l’emprunt est plus cher, donc les investissements diminuent, la production des entreprises et les achats des ménages aussi. On ralentit l’économie et ainsi, on ralentit l’inflation. Puisqu’il y a moins de demande, les prix se stabilisent ou diminuent.

Il faut faire attention à ne pas faire trop vite et fort niveau hausse des taux, car trop ralentir l’économie risque d’entraîner une récession. Il s’agit d’un juste dosage, c’est pour ça que Christine Lagarde parle d’augmenter les taux, puis de revenir à la normale, puis de les ré-augmenter… C’est un équilibre délicat.

Il s’agit donc d’une bonne solution pour calmer l’inflation dans la zone euro ?

Il y a un problème dans cette stratégie en ce qui concerne la zone euro. Dans ces pays-là, l’inflation est liée à la hausse des prix de l’énergie ou des prix des produits agricoles importés, c’est-à-dire des produits achetés en dehors de la zone euro. La BCE aura beau augmenter ses taux d’intérêt, ça ne va pas changer le prix de l’énergie russe, donc ce n’est pas dit que l’inflation se réduise. Il faut comprendre qu’on a une inflation externe en quelque sorte, il est donc plus difficile d’agir dessus.

Aux Etats-Unis, il s’agit d’une inflation causée principalement par la hausse des salaires. Pour le coup, augmenter les taux d’intérêt a un réel impact : les entreprises vont moins pouvoir investir, donc moins embaucher, donc diminuer les salaires, ce qui va agir sur l’inflation.

La BCE prend-elle une décision inutile ?

Tout de même pas. Premièrement, cela aura quand même un impact, même diminué, sur l’inflation. Deuxièmement, cela permet de rendre l’euro à nouveau crédible face au dollar, qui était fortement préféré depuis la hausse des taux d’intérêt de la Fed. Les fortunes préfèrent placer leur argent aux Etats-Unis, avec des taux d’intérêt plus rémunérateurs. En France, actuellement, le taux d’intérêt à 10 ans est à 1,5 %, alors qu’aux Etats-unis, il est à 3 %. Forcément, placer son argent aux Etats-Unis est bien plus rentable et rémunérateur. La BCE n’a pas comme mission de maintenir la valeur de sa monnaie, mais elle n’allait pas se priver de le faire et la lutte contre l’inflation est un très bon prétexte.

Qu’est-ce que cela change pour les ménages ?

Il sera plus cher et difficile de faire des emprunts. Cela a déjà commencé : les banques deviennent moins souples dans leur capacité à accorder un crédit : elles demandent plus de garanties, de délais et moins d’argent à sortir. A l’inverse, avec des taux d’intérêt hauts, l’épargne risque de devenir plus rentable. On peut notamment envisager une hausse future du Livret A, pour se mettre en accord avec les taux d’intérêt de la BCE. Et plus d’argent conservé, c’est moins de consommation, donc moins d’inflation.