Solange: «Je veux bien rencontrer Norman, pour qu'il fasse ma psychothérapie»

INTERVIEW Une nouvelle tête est apparue il y a quelques mois sur le Web. Depuis son appartement quasi-désert, dans un espace-temps encore à définir, «Solange» nous parle obésité, braguette, fenêtre... et d'autres petites choses de la vie. Le tout face caméra, à la façon des podcasteurs comme Norman... mais complètement différemment. «20minutes» l'a rencontrée...

Propos recueillis par Annabelle Laurent

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Le 17 avril 2012. Portrait de la podcasteuse Solange (solangeteparle.com)  // PHOTO : V. WARTNER / 20 MINUTES
Le 17 avril 2012. Portrait de la podcasteuse Solange (solangeteparle.com)  // PHOTO : V. WARTNER / 20 MINUTES — V. WARTNER / 20 MINUTES

On se pose beaucoup de questions avant de rencontrer Solange. Qui se cache derrière ce personnage aérien, aux problèmes existentiels absurdes et au phrasé neurasthénique découverts sur solangeteparle.com? On se trouve finalement face à une comédienne de 26 ans, bien plus à l’aise que son double fictionnel, pleine de convictions et d’arguments pour défendre son univers qui ne parle pas à tous.

Qui est Solange?

Solange, c’est une fille qui s’est retranchée chez elle parce que le monde est trop violent. Et parce que ça lui semble très compliqué, le fait que pour vivre, il faille faire tout un tas de choses qu’elle a du mal à cerner. Alors s’enfermer chez elle et se concentrer sur le nécessaire, dormir, manger, entretenir son corps, c’est réconfortant pour elle. Et elle a voulu le partager avec le monde, en s’imaginant qu’elle n’était sans doute pas seule, et qu’elle pouvait peut-être réconforter les autres avec ses découvertes.

Comment est née l’idée de Solange?

Avant, je faisais de la vidéo d’art. J’ai une formation d’actrice et le parcours de comédienne ne me faisait pas très envie pour tout un tas de raisons, comme les recherches de casting, d’agents, le fait que l'on soit des pots de yaourt complètement substituables les uns aux autres, la rivalité… Donc j’ai travaillé comme monteuse, cadreuse sur des documentaires, j’ai fait des vidéos d’installation. Et un jour je me suis dit: «Tiens, je vais faire une vidéo pour les travailleurs sédentaires qui ont peur de grossir.» Alors j’ai fait «Obésité» (ici, ndlr). J’ai eu quelques encouragements de mes proches, qui m’ont dit «La prochaine, c’est quoi?».

Quelle est la part de vous dans le personnage de Solange?

Je pense qu'il y a chez moi comme chez Solange un côté solitaire, retranché, peut-être «control freak» comme on me l’a parfois dit, perdue... En revanche, moi, je suis capable d’aller dans un café! Il y a du Solange en moi mais Solange n’est pas moi, c’est une petite cellule de moi. J’ai grossi en elle mon handicap social et ma crainte, ma difficulté à vivre avec le quotidien, et tout ce qu’il faut faire et ce que font tous les autres…  

Qu’est-ce que vous avez envie de susciter comme réactions?

J’ai envie de remettre au goût du jour l’incertitude. Qu’elle soit saine, que les gens acceptent de ne pas savoir. Solange, elle ne sait pas, elle le revendique et je trouve que c’est beau, parce qu’au fond personne sait comment ça marche. Même si tout le monde prétend le contraire.

Mais il y a l’envie de faire rire, aussi, non?

Oh bah l’humour, il y en a… Moi j’ai vraiment l’impression que ce sont des vidéos humoristiques. Mais il y a des gens qui pensent qu’il y a quelque chose à comprendre qu’ils n’ont pas saisi, donc qu’on se foutrait de leur gueule. Mes parents, ils ne comprennent pas. Ils me disent «Tu parles de l’obésité c’est bien, il faut arrêter l’obésité dans le monde». Le problème, c’est que c’est une forme d’humour qui divise. Ça m’attriste car j’aimerais toucher le maximum des gens. Alors que parfois, il y a des gens qui se sentent agressés et qui disent: «Elle est pas drôle, qu’est ce que vous lui trouvez?».

Cet appart tout vide, tout dépouillé, c’est chez vous?

Avec un cadre, on peut beaucoup manipuler! Mais oui, il n’y a rien sur les murs chez moi. Et pas beaucoup de meubles, parce que ça me stresse (rires). Norman, lui, joue sur le désordre de sa chambre. Moi je voulais éviter de parasiter, et comme je me pose dans une sorte de hors temps, j’essaie que ça ne soit pas actuel, que ça soit pas non plus daté. La nudité m’aide à ça, à jouer sur la solitude, le vide.

Vous vous êtes lancée en novembre. Vos vidéos sont de plus en plus vues. Comment vous gérez votre «communication»?

Plus c’est vu, plus tu reçois de messages de gens qui n’aiment pas. Mais il faut s’endurcir, c’est un apprentissage! C’est difficile de savoir comment faire, je suis toute seule, je n’ai pas de «community manager», les gens qui me suivent sur Twitter, qui adoraient mes tweets au début, me disent «Maintenant Solange c’est devenu un compte de promo…» Mais je n’ai pas le choix, moi je fais ça pour que ce soit vu! Le Net, ça peut être violent. Les gens comme Norman et les autres, ils ont dû s’en prendre plein la gueule et je les admire, pour leur force. D'ailleurs, je veux bien rencontrer Norman, pour qu’il fasse ma psychothérapie! (Rires). En tout cas, c’est en voyant de jeunes mecs comme lui, avec leurs grands angles qui déforment tout, que j’ai réalisé le fait qu’on pouvait utiliser le Net comme moyen de diffusion de son spectacle perso…

Justement, parmi tous ces mecs, c’est assez rare de voir une fille se mettre en scène dans des vidéos…

Oui, ce n’est pas anodin que ça soit une fille, Solange. Les podcasteurs sont beaucoup dans les codes du stand-up, il y a «Bref» aussi, et mine de rien, les questions traitées sont souvent du genre «Je me branle devant mon ordi en pensant à me faire la plus belle fille». Moi, ce n’est pas mon quotidien personnellement, et j’avais envie de parler d’autre chose, pas d’actualité, de technologie, de relations homme/femme, de tous ces sujets… bateaux! Alors certains se moquent de moi, qui disent «Fenêtre, ça c’est un sujet très rassembleur!». Mais pour moi, c’est bien de détourner… La vie, ce n’est pas du shopping, des copines, des pipes… et MSN et Facebook, c’est chiant tout ça. On le vit déjà. J’aime bien le côté: je vais faire des vidéos sur des sujets anti-sexy. Bon du coup, ma vidéo «Accouplement» est beaucoup plus vue que les autres!

Vous voulez toucher un public féminin?  

Oui, j’espère toucher les filles, autant sinon plus que les garçons. On manque de voix féminines. Souvent les filles font des «tuto» beauté, ou des parodies de tuto beauté, d’autres «font les mecs», elles parlent de cul, des pauvres types... Je ne me sens pas concernée, j’ai l’impression qu’elles s’adressent aux mecs. Moi je m’adresse à tous, mais j’ai pas envie que les filles se disent «Elle se montre, elle s’apprête». J’essaie de ne pas être trop belle, trop maquillée, d’être vraiment nature.

De quoi rêvez-vous, pour après?

J’ai tourné dans un court-métrage de Mathieu Amalric. J’aimerais bien faire un vrai projet avec lui, mais ce n’est pas à moi de décider… Je me sens aussi très proche de la démarche d’Alain Cavalier, ce cinéma fait à la maison, proche de soi, la caméra est mon œil et ma voix, ça me parle vachement. Porter Solange, ou un dérivé de Solange sur un format plus long, sur une diffusion classique en salles, pourquoi pas? Tout en restant maîtresse à bord!