Les deux visages de Mark Zuckerberg

RECIT Visionnaire talentueux ou opportuniste prêt à tout, le fondateur de Facebook, qui pèse 5 milliards de dollars, divise...

Philippe Berry

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Le PDG de Facebook Mark Zuckerberg (en 2008 et 2009)
Le PDG de Facebook Mark Zuckerberg (en 2008 et 2009) — REUTERS/K.WHITE/K.WHITE

De notre correspondant à Los Angeles

Qui es-tu, Mark Zuckerberg? Un jeune prodige visionnaire, à la tête d'un réseau social en route vers les 500 millions de membres et évalué à 20 milliards de dollars, ou un post-ado maladroit sans aucune morale, prêt à tout pour conquérir le monde? Un peu des deux semble-t-il, à la lecture des bonnes feuilles, publiée par Fortune, du livre du journaliste David Kirkpatrick The Facebook Effect: The Inside Story of the Company That Is Connecting the World (1).


Côté pile, un fratboy immature à la morale élastique
Beaucoup a déjà été écrit sur la genèse trouble de Facebook. Kirkpatrick livre de nombreuses anecdotes, certaines inédites. Il raconte comment Zuckerberg, qui programme depuis le collège, lance d'abord Facemash pour «oublier une fille» alors qu'il a «un peu bu». Le principe est simple, sur le classique «sexy / pas sexy», avec deux photos face à face d'étudiants de Harvard. «Zuck» abandonne finalement l'idée de comparer un humain et un animal. Pour avoir volé les photos en s'introduisant dans la base de données de plusieurs associations étudiantes, il sera mis en probation.

Vient ensuite TheFacebook.com. A l'origine, un simple annuaire étudiant développé par Zuckerberg lors de l'hiver 2003-2004, alors qu'il n'a que 19 ans. Problème, Zuckerberg travaillait sur un projet parallèle similaire, avec trois autres étudiants. Selon Business Insider, il aurait volontairement fait trainer leur projet afin de lancer son site avant. L'affaire se règle au tribunal en 2008: Facebook leur verse 65 millions de dollars. Lors d'une enquête du journal étudiant d'Harvard Crimson en 2004, Zuckerberg aurait également, toujours selon Business Insider, «espionné le profil Facebook» de deux rédacteurs, en utilisant des informations de login erronés conservées sur les serveurs.

Face au succès foudroyant, Zuckerberg quitte Harvard à l'issue de sa 2e année et déménage avec plusieurs roomates au coeur de la Silicon Valley, à Palo Alto. Zuckerberg «se lève tard, travaille en bas de pyjama et en t-shirt», raconte David Kirkpatrick. Le cofondateur de Facebook dispose de deux cartes de visite. L'une, classique, mentionne CEO (PDG). L'autre dit «I'm CEO, bitch» («Le boss, c'est moi»). La maison, voisine de l'université de Stanford, accueille de nombreuses soirées arrosées. «Les bouteilles brisées sont simplement balayées dans la piscine.» Quand les propriétaires reviennent, cela se finit aussi... au tribunal.

Un jour, «pour s'amuser» et venger un ami, Zuckerberg et un acolyte vont faire une présentation aux investisseurs de Sequoia Capital (intéressés par Facebook) pour leur vendre Wirehog, un service de peer-to-peer fictif. Ils arrivent en pyjama et énumèrent les «10 raisons pour lesquelles c'est une mauvaise idée d'investir» dans WireHog: «Nous n'avons pas de revenus. Nous serons surement poursuivis par l'industrie du disque. Nous sommes arrivés en retard et en pyjama», expliquent-t-ils. Selon David Kirkpatrick, Mark Zuckerberg «regrette» cet épisode.
 

Côté face, un visionnaire qui ne lâche rien
2005. «Cet avion est extraordinaire», s'extasie Mark Zuckerberg à bord d'un jet privé, en compagnie du patron de MTV. Ce dernier veut séduire le jeune PDG d'à peine 20 ans et racheter Facebook. «Vends-nous une partie de ton entreprise, et tu pourrais en avoir un à toi», fait-il miroiter. Mais selon David Kirkpatrick, «Zuck» n'y pense «pas une seconde». L'argent n'est pas ce qui motive celui qui fait alors toujours des présentations en tongs adidas. «Vous avez-vu mon appartement? (un studio avec un matelas par terre, ndr), je n'ai pas vraiment besoin d'argent. Et puis même, je crois que je n'aurai jamais une autre idée aussi bonne.» Comme trois fois auparavant, il refuse une offre de rachat, cette fois-ci à près d'un milliard d'euros. Son but? «Changer le monde», analyse Kirkpatrick.

Est-il prêt à tout pour cela, lui qui, selon un témoignage rapporté par Wired, «ne croit pas» au concept de «vie privée» sur le web? Pas complètement. Kirkpatrick décrit une scène lors de laquelle, face à un «dilemme moral» (entre trahir sa parole et accepter une somme plus importante d'un autre investisseur) Zuckerberg «craque, en pleurs, par terre, dans les toilettes d'un restaurant». N'arrivant pas à se décider, il appelle le lendemain le premier investisseur qui le libère, lui ordonnant «d'accepter l'argent et de développer le site au mieux».

Zuckerberg ne veut pas abandonner le contrôle de son bébé. Quand le PDG de Microsoft vient le voir et propose de racheter Facebook pour 15 milliards, il refuse encore. A la place, Microsoft prend simplement une participation de 1,6%. Avec cette opération, le monde réalise que Facebook n'est pas «une autre dot.com» sans valeur. Interconnectant le web, Facebook a le potentiel pour devenir aussi puissant que Google. Et aussi inquiétant, diront certains.

(1) L'effet Facebook: l'histoire, vue de l'intérieur, de l'entreprise qui connecte le monde, à paraître le 15 juin 2010 chez Simon&Schuster

Le film

Alcool, trahison, jet privé... Une chose est sûre: le film The Social Network, sur la genèse de Facebook, réalisé par David Fincher sur un scénario d'Aaron Sorkin (West Wing), attendu fin 2010, promet. Pas encore de trailer, mais Jesse Eisenberg devrait être parfait en Mark Zuckerberg.