Vie privée en ligne: bientôt un luxe?

INTERVIEW L'exploitation de données perso des internautes serait la condition sine qua non pour offrir des services gratuits. Au risque de devoir un jour payer pour préserver sa vie privée. L'économiste Fabrice Rochelandet s'est penché sur le sujet. Interview...

Propos recueillis par Capucine Cousin

— 

Dans un bureau qui sent encore la peinture fraîche, les cyberdouaniers repèrent depuis leurs écrans d'ordinateurs les trafics de contrefaçons, de drogue et de tabac qui prolifèrent sur internet pour tenter d'y mettre fin au terme de longues enquêtes.
Dans un bureau qui sent encore la peinture fraîche, les cyberdouaniers repèrent depuis leurs écrans d'ordinateurs les trafics de contrefaçons, de drogue et de tabac qui prolifèrent sur internet pour tenter d'y mettre fin au terme de longues enquêtes. — Nigel Treblin AFP/DDP/Archives

Qu’ils le veuillent ou non, dès qu’ils s’inscrivent sur des réseaux sociaux, tiennent des blogs, ou participent à des forums de discussion, les internautes acceptent d’exposer des éléments personnels. Et de les voir exploités par les entreprises qui leur proposent de nouveaux services en ligne. Alors qu’ils laissent de plus en plus de traces numériques, la question de la vie privée prend de l’importance.

L’économiste Farbice Cochelandet a planché sur la question de la collecte des données perso, dans Economie des données personnelles et de la vie privée (La découverte, 9,50 €), un petit livre très pédago et rationnel. Entretien.

Vous estimez que le débat est trop tranché, entre ceux qui dramatisent et dénoncent une société à la Big Brother, et les pros du marketing, qui y voient l’occasion de proposer des services personnalisés…

Certains ont en effet une vision trop apocalyptique, d’autres voient le potentiel d’innovation, mais ignorent les risques. Le spam et le fishing visent à récolter des données bancaires d’internautes, avec des risques de fraudes bancaires.
Il y a des risques moins visibles, comme la tendance des gens à s’exposer sur des réseaux, à divulguer des éléments personnels. En tant qu’économiste, j’ai cherché à analyser le rapport coûts / bénéfices, pour qu’il n’y ait pas de perte de bien-être social.

L’argument de Facebook, Google… et que la récolte (voire la revente) des données perso des internautes est la contrepartie indispensable pour offrir des services gratuits, comme Google avec Gmail.

Oui, c’est aussi un ingrédient-clé pour donner des services. De toute façon, sur un réseau social, je dois dévoiler des choses sur moi-même pour avoir plus d’amis.
La question est jusqu’à quel point ces entreprises peuvent aller dans cette exploitation de données ? Le cas récent du piratage de bases de données de Facebook, qui concernerait 1,5 million d’utilisateurs, est révélateur. Ces internautes risquent de recevoir des spywares, etc.

Les internautes sont cependant plus méfiants, et plus prudents dans la publication d’éléments perso ?

Ils ont un comportement ambivalent sur les réseaux sociaux. Mais les éditeurs jouent sur cela : plusieurs ont installé l’opt-out sur leur site. Cela signifie que l’internaute doit décocher les cases de lui-même, sinon il autorise, par défaut, l’éditeur à exploiter des données personnelle. Il faut être un internaute assez expert pour le savoir ! c’est par exemple ce qu’a fait Facebook avec ses nouvelles modalités lancées en janvier dernier, ou Google Buzz au début.
Mais les internautes préfèrent ne pas limiter l’accès aux informations sur eux, ainsi qu’aux services (par exemple la possibilité de tagger leurs photos sur Facebook) par peur de passer pour une brebis galeuse auprès de leurs amis.

La vie privée en ligne sera-t-elle bientôt un luxe, que l’on devra payer ?

On s’oriente vers cela. Déjà, les individus ont conscience qu’ils ont du mal à contrôler leurs données perso en ligne. On a déjà des exemples où il faut payer, comme le Pass Navigo anonyme, qui coûte 5 euros supplémentaires par mois. Ou encore des «nettoyeurs du net» qui proposent aux internautes ou aux entreprises d’effacer leurs traces numériques.