Tinder joue-t-il encore le jeu de l’amour et du hasard?

SOCIOLOGIE En affinant sa méthode, l’application permet de plus en plus de rencontres amicales. Au détriment des relations sexuelles...

Benjamin Chapon
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L'application Tinder vante les belles renconctres réalisées grâce à elle
L'application Tinder vante les belles renconctres réalisées grâce à elle — Tinder

Depuis quelques semaines, les utilisateurs de l’application Tinder peuvent afficher, en plus des cinq traditionnelles photos de profil, leur profession et leurs diplômes. Quelque temps auparavant, l’application de rencontres numéro 1 avait inventé le « super like », une étoile bleue permettant de signifier à un utilisateur que son profil vous intéresse vraiment.

Tinder rompt ainsi avec sa spécificité, qui avait fait sa notoriété et nourri le procès en encouragement à la superficialité. Jusque-là, les utilisateurs de Tinder choisissaient de se contacter ou non sur la foi d’une simple photo. Le « swipe », geste consistant à sélectionner ou non un profil, était devenu le symbole d’une génération frivole. Il avait en même temps permis des millions de rencontres et relancé la mode du badinage amoureux. Cherchant à élargir son audience, en même temps que sa société éditrice était introduite en bourse, Tinder a voulu démontrer que ses utilisateurs trouvaient l’amour et non plus seulement le sexe. Mais selon des sociologues, ils ne trouvent ni l’un ni l’autre.

La pêche raisonnée

« Désormais, une rencontre Tinder se rapproche d’une rencontre conventionnelle qui se réalise au travail, ou par l’entremise d’amis communs, note la sociologue Teresa Himbert. Le schéma de reproduction sociale par une rencontre Tinder était déjà possible grâce aux cinq photos de profil qui permettaient de faire passer l’essentiel de son positionnement socioculturel. Avec la profession et le parcours académique, on boucle la trinité du conditionnement social. »


En d’autres termes, les bobos parlent aux bobos et les prolos parlent aux prolos sur Tinder. « Désormais, la connivence agit surtout grâce aux photos qui seules, autorisent l’humour ou le sous-texte, analyse la sociologue. Ces nouvelles fonctionnalités banalisent l’expérience Tinder et en chassent le « risque » amoureux. » Teresa Himbert organise un colloque expérimental à l’université du Québec à Montréal visant à démontrer que les très nombreuses rencontres générées par Tinder présentent une surreprésentation statistique de rencontres amicales.

Largués par Facebook

Un consensus des sociologues travaillant sur le sujet rejette les résultats d’un sondage selon lequel les rencontres Tinder déboucheraient sur plus d’actes sexuels que d’autres types de rencontres. « La sociologie ne définit ce qu’est une relation amoureuse que par un passage à l’acte sexuel, détaille Vivien Oger, professeur en psychologie sociale. Or, dans le cas des rencontres Tinder, il faudrait plutôt parler de badinage amical, une forme d’amitié d’où a été chassée, dès les premiers instants, la potentialité d’une histoire amoureuse. En annonçant, très tôt dans la rencontre, leurs aspirations, les utilisateurs de Tinder favorisent le type d’échange le plus consensuel parmi une classe sociale homogène, à savoir une rencontre amicale. »


Le sociologue s’appuie sur l’analyse de Robert McGuire, ancien consultant Tinder : « Selon lui, en facilitant l’entre-soi culturel, Tinder répond à la mission première de Facebook mais que la société de Mark Zuckerberg a perdu en se transformant en mass media. » Facebook travaille actuellement à des fonctionnalités permettant d’éviter les fâcheux, notamment à vous faire oublier votre ex en cachant ses statuts. Tinder au contraire s’engage à réellement augmenter les connexions sociales. « Mais pas amoureuses », insiste Teresa Himbert.

Sexe sur le long terme

Le constat n’est pas sombre pour autant pour Vivien Oger. « Tous les sites de rencontres, comme Meetic en son temps, ont connu cette phase de normalisation des rencontres générées. Mais les statistiques ou études concernant Tinder n’ont pas le recul nécessaire pour prendre en compte les rencontres amicales qui déboucheront sur des histoires d’amour. »

La sociologie démontre qu’une rencontre Tinder a moins de chance d’aboutir à une relation sexuelle, ou dite « amoureuse », qu’une rencontre hors Tinder, « parce que les codes sociaux y sont mieux brassés, affirme encore Teresa Himbert. Cependant, si on parle de rencontres amoureuses, au sens large, oui, les nombreuses relations créées par Tinder en généreront forcément. Il y aura fatalement une génération de couple Tinder, et d’enfants Tinder. »