Les photos de vacances sur Instagram, un mal géolocalisé

#stop Du sommet d’une montagne aux recoins d’un marché aux puces, le voyage se raconte en live et en retouché. Mais la quête d’images parfaites endommage les sites photographiés

Elodie Hervé

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En Thaïlande comme à Paris, quand on aime, on ne géolocalise pas.
En Thaïlande comme à Paris, quand on aime, on ne géolocalise pas. — FilippoBacci / Getty Images
  • La géolocalisation provoque la venue de foule de touristes dans des lieux inadaptés.
  • Des organisations comme WWF sensibilisent pour que les voyageurs ne géotagguent pas leurs photos.
  • La prise de photos, leur retouche et leur publication sur Instagram empêchent parfois de profiter des sites que l’on visite.

Les géotaggeurs sont-ils des vandales ? Avec 95 millions de photos et de vidéos publiées chaque jour sur Instagram, l’impact de la géolocalisation des photos sur le réseau social peut être dévastateur. A Paris, la rue Crémieux a vu sa fréquentation exploser à cause du géotag : environ 40.000 publications sont référencées pour cette rue de 144 m. Excédés, les habitants ont fait appel à la municipalité. Depuis, des barrières et des panneaux pour sensibiliser sur le respect de la vie des habitants, ont été installés, explique la Mairie de Paris.

Plus au sud, à Valensole (Paca), les agriculteurs sont exaspérés, rapporte France 3. Les visiteurs abandonnent leurs déchets n’importe où, piétinent les cultures, sans parler de ceux qui entrent sur les champs en voiture ou qui s’allongent au milieu de la lavande. Par ailleurs, la pollution augmente avec le nombre de touristes.


En novembre 2018, un office du tourisme a demandé aux visiteurs de ne pas géolocaliser leurs photos pour éviter les invasions incontrôlables d’instagrameurs. Cet été, WWF suit le mouvement et lance une campagne contre la géolocalisation, proposant d’inscrire « I protect nature » (ce qui redirige les utilisateurs vers son site) à la place du lieu de la prise de vue.

Profiter de la vue

Depuis, de plus en plus de touristes adoptent cette attitude. « Je ne donne jamais le nom exact des lieux par soucis de préservation de l’environnement, raconte Guillaume, 29 ans. Raconter mes voyages fait partie de moi, c’est une sorte de passage obligé. » Lui, qui avoue ne jamais regarder les posts de ses proches, publie des photos soignées de paysages ou de plats.


Une des autres conséquences de cette déferlante, c’est « ce positionnement un peu faussé, analyse Sandrine Décembre, spécialiste en communication digitale. On n’y montre que le meilleur de sa vie. » A Budapest, en Hongrie, un musée a fondé toute sa communication sur ce principe. Avec un fond rose, des bananes en plastique suspendues et une connexion Internet, le premier musée du selfie européen est né. Les couleurs et la disposition des pièces sont étudiées pour être le plus instagramables possible. Résultat, les visiteurs publient leurs souvenirs de vacances sans oublier de mentionner le musée, qui gagne, chaque jour, un peu plus en notoriété. « Pourtant, ces photos non authentiques, les utilisateurs commencent à s’en lasser », nuance Pascale Baumeister, consultante en personnal branding.


« Le plus important sur Instagram, c’est le partage d’une histoire bien racontée », précise Laure, 60 ans, de retour du Québec. D’une voix joyeuse, elle raconte avoir pris une centaine de photos différentes chaque jour et en publier une vingtaine sur les réseaux sociaux. Des expériences personnelles où elle n’hésite pas à se raconter en temps réel. « C’est aussi une façon de rassurer mes proches et de leur faire partager les bons moments, assume-t-elle. Comme ce voyage était un cadeau d’anniversaire, je me suis sentie un peu obligée d’en faire plus. » Avec ces partages en quasi-temps réel « l’instant présent disparaît, alerte Sandrine Décembre. Comment profiter et créer des souvenirs si l’on ne pense qu’à la photo ? »


« Quand je regarde les clichés de Paris, j’ai l’impression de ne pas avoir assez profité, raconte Negar*, 32 ans. Les photos sont belles, mais je me souviens davantage de les avoir prises que d’avoir regardé autour de moi. » La prochaine fois, promet cette Iranienne, « je laisse mon téléphone à l’hôtel ». D’autres ont fait le choix de quitter les réseaux publics. Auparavant très active sur Instagram, Aurore, 27 ans, a tout arrêté du jour au lendemain : « Je ne comprenais plus l’intérêt. » Depuis, elle partage uniquement ses photos sur WhatsApp – dans des groupes ou en statut – ou sur Google Photos. « Et au final, je n’ai plus besoin d’être parfaite », soutient-elle.